Samedi 4 novembre 2006
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09:35
- Le temps sidéral est égal à l’angle horaire du point vernal.
- Pardon ?
J’étais là, attablé au zinc, à déguster un pastis bien frais, dans un petit verre. Depuis peu, à la fin de mon travail, je m’arrêtais dans ce bar, pourtant guère avenant mais qui se situait sur ma route. J’hésitais à rentrer trop tôt chez moi qui était devenu graduellement et insensiblement plus vraiment un « chez moi », ma femme et les enfants ayant étendu leur pouvoir partout dans l’appartement. Je n’aimais pas particulièrement boire, ni parler, mais finalement j’aimais bien l’ambiance très masculine de ces bars à l’heure de l’apéritif où chacun craint de rentrer chez soi. Le café est un lieu neutre où parfois même des amitiés se nouent.
- Pardon, vous avez dit ?
- Non, excusez-moi, je parlais du temps, je fais des variations sur le temps, je m’amuse avec le temps, le temps qui passe, le temps qu’il fait, à mi-temps, temps mort, et oui… le temps.
Il avait l’air un peu fatigué, avec des cheveux grisonnants et broussailleux, et de gros sourcils jaunâtres qui feraient peur aux enfants, un petit ballon de blanc devant lui. Largement l’âge de la retraite. Le serveur discrètement me fit d’un petit mouvement de tête comprendre qu’il avait « dépassé la dose ».
- Oui j’aime parler, mais personne n’écoute, alors je vais dans les cafés et attends qu’un public adéquat soit à mes côtés.
- Moi, je suis un public adéquat ?
- Oui, vous avez l’air sympathique et puis perdu un peu aussi, égaré dans un lieu qui n’est pas le vôtre, hors temps.
Il rit légèrement. Puis reprit :
- Chaque jour, le matin, j’ouvre le dictionnaire et regarde un mot qui me plait, avec sa définition essentielle et toutes les variantes et toute la journée je rumine ce mot, il valse dans ma tête, c’est mon poème du jour, mon pas japonais à moi. Et ça fait passer le temps…
- Et aujourd’hui c’était « le temps » ?
- Oui, un bien beau mot ; c’était le bon temps, le temps des vendanges, en temps et lieu, le temps de réaction, le temps approche, à temps…
Je venais de terminer mon verre, le bruit du café était assez sourd et éreintant, les lumières trop vives, je commençais à me demander si je n’allais pas discrètement sortir. J’avais eu une journée difficile. Mais mon voisin se rapprocha de moi et me dit en souriant :
- Pouvez-vous m’accorder un peu de temps ?
- Oui bien sûr, j’en ai un peu dis-je poliment.
- Que voulez-vous savoir sur le temps ?
- Moi ? rien, c’est vous…
- Non, non. Vous donnez l’impression d’avoir des questions à poser, profitez un je suis aujourd’hui « au point » sur le temps. J’attends vos questions… est-ce que vous avez bien employé votre temps aujourd’hui, au moins ?
- Ah, ah ! Non pas spécialement, je ne prends pas le temps si je puis m’exprimer ainsi, je vais trop vite, je fais tout trop vite, cela m’ennuie en fin de compte. Tout va trop vite.
- Ah ! le temps… il faut toujours prendre son temps.
Il me fixa avec un petit sourire :
- Du moins de temps en temps…
- Qu’avez-vous appris donc sur le temps vous même ?
- Oh ! rien de bien spécial, des banalités, mais même les banalités peuvent plaire et puis c’est ça la vie, non ? des banalités banales, le temps qui passe, le temps qu’il fait, de tout temps, le temps approche, à quatre temps, le temps universel, en temps et heures…
Il fit rapidement un signe au serveur qui le resservit promptement.
- Et resservez Monsieur, fit-il.
- Merci, mais ça sera le dernier.
- Comment ! Vous n’avez pas le temps ?
- Et vous ? Vous cherchez à gagner du temps ? Dis-je assez habilement.
- Bravo ! Un point pour vous, ah, ah, il faut que je me refasse ; je vous ai bien choisi, vous êtes plein de finesse.
- Vous êtes trop bon …
Subitement il s’arrêta de parler et fixa son verre, puis le but doucement mais en totalité par petites gorgées, lampées ; il le reposa vide sur le comptoir. Cherchait-il la bonne répartie ? Réfléchissait-il ? Je me taisais, cherchant hypocritement peut-être à clore le débat. Je me mis aussi à finir mon verre avec lenteur.
- Bien employer son temps, le temps approche, accordez-moi du temps, je n’ai pas le temps, gros temps, c’était le bon temps, le temps des vendanges…
Peu à peu le timbre de sa voix devint indécis et il commença à balbutier, il reprit mais en hésitant et regardait droit devant lui comme en transe :
- Temps humide, avoir le temps, avoir fait son temps, dans la nuit des temps, faire son temps, gros temps, perdre son temps, prendre son temps, prendre du bon temps…
- Tuer le temps dis-je brusquement et imbécilement.
Il se tut, puis me dévisagea lentement.
- Vous ne m’octroyez pas de point ? Ironisais-je encore bêtement.
- Si, si… Vous le méritez…
Mais mon intervention le laissa sans voix, et sa figure se fit bien grave et triste. Il semblait parti ailleurs. Le serveur avait retiré son verre, sans doute pour faire comprendre que pour ce soir ça serait tout. Une sorte de silence entre nous deux se fit, malgré le brouhaha alentour. Stupidement j’essayais de reprendre :
- Au temps pour moi.
- Non, non, tuer le temps c’était parfait, je l’avais oublié celui-là.
Il se retourna et se rapprocha très près de moi, un moment je crus qu’il allait me frapper tant son visage devint violacé et hagard. J’imaginais qu’il allait encore balbutier mais il parla très clairement.
- Tuer, tuer le temps, bien sûr. Tu sais petit, j’attends depuis un moment d’ouvrir le dictionnaire à la lettre « S », au mot « suicide » afin de le décliner selon toutes les sauces. Un mot que j’attends, ça fait même un bail ! Trop longtemps que j’attends ce putain de mot. Bien trop longtemps.
Et puis il se tut. Je restais là un moment, hésitant, mal à l’aise. Finalement je ne dis rien, préférant comme souvent le silence aux mots de trop. Après deux, trois minutes je partis après l’avoir salué ; il ne me répondit pas.
Dehors, j’arrêtais mes pas et regardais à travers la vitre embuée et grasse, je le vis discuter sèchement avec le serveur qui apparemment lui remis un verre et le resservit de Muscadet. Cela me fit plaisir et je pus rentrer chez moi un peu moins inquiet. En route je cherchais un mot pour le lendemain, un mot à décliner ; une bruine fine se mit à tomber, le froid de la pluie me rasséréna.
"Le Temps"
Par the very famous french peterpan
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Publié dans : mes courtes nouvelles et textes
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Mais quelle écriture fluide! Bises.Nat
amitiés marco
Je crois que moi aussi j'aurai aimé une fin plus ouverte, plus mystérieuse.
que sa simplicité lui donne aussi sa force, puisque nous sommes sur un sujet pointilleux dans une atmosphère banale, donc il faut
accorder à cette chute une logique implacable.
sinon j'ai beaucoup aimé la façon d'aborder ce sujet en jouant sur les expressions et les sonorités dans ce reflet où justement l'homme
tente d'échapper au Temps(ah douce folie, -le bar-.) Que dire mise à part que la construction de cette nouvelle semble au premier abords
avoir été maniée avec une plume fine, délicate et minutieuse.
\o/ elle se lit avec régale, et on ne voit pas le Temps passer, il coule de source...ahah...
Bonjour, au détour de recherches sur Prevert , j'ai découvert votre espace , je tourne au fur et à mesure les plages de vos mots et je suis ravie de découvrir une personne aux phrasés qui m'emportent dans cette poésie qui m'est chère...:)
Je reviendrais ...:-)
Marie