Vendredi 29 janvier 2010
5
29
/01
/Jan
/2010 01:06
Le théâtre m'a apporté beaucoup de satisfaction, soit de belles mises en scène, soit des textes sublimes,
parfois quand les dieux s'accordaient, les deux en même temps. Je me souviens de quelques pièces exceptionnelles, comme "Faut pas payer" de Dario Fo avec un
orchestre de jazz derrière, ou certains spectacles mis en scène par Patrice Chéreau, ou certaines dictions de Terzieff disant Pinter particulièrement, Molière aussi bien sûr.
Mais une pièce qui m'avait réellement scotché sur mon siège tant elle était parfaite, c'est sans nul doute "Jacques et son maître" hommage à Denis Diderot écrit par Milan Kundera
et que j'ai eu la chance de voir au théâtre des Mathurins en 1981, mis en scène par Georges Werler. Les acteurs étaient sublimes, la mise en scène intelligente et astucieuse, le texte merveilleux.
Bref, du pur bonheur à l'état brut. Je me souviens en particulier d'un passage sur les poètes. Le voici, qu'en pensez-vous ?
"Les mauvais poètes" ...
.../...
JACQUES : Monsieur, vous vouliez me dire un mot au sujet de ce poète.
LE MAITRE, encore sous le charme de l'aubergiste : Poète ?
JACQUES : Le jeune poète qui alla trouver notre maître à tous deux?
LE MAITRE : Oui! Un jour, un jeune poète est venu chez notre maître, celui qui nous a inventés. Les poètes venaient souvent l'embêter. Les
jeunes poètes sont toujours légion. Ils s'accroissent d'environ 400.000 chaque année. Rien qu'en France. Et c'est pire chez les nations moins cultivées!
JACQUES : Et qu'en fait-on? On les noie?
LE MAITRE : C'était l'usage autrefois. A Sparte, dans le bon vieux temps. Là-bas, les poètes étaient précipités dans la mer du haut de la roche
aussitôt après leur naissance. Mais en notre siècle éclairé, il est permis à quiconque de vivre jusqu'à la fin de ses jours.
.../...
Donc un jour un jeune poète se présente chez notre maître et tire de sa poche un papier. "mais en voilà une surprise, dit notre maître, ce sont des
vers ! - Oui, des vers, Maître, des vers de mon cru, dit le poète. Je vous prie de me dire la vérité, rien que la vérité. - Et vous avez peur de la vérité dit notre Maître ? - Non ", répondit le
jeune poète d'une voix tremblante. Et notre Maître lui dit : "cher ami, non seulement il m'est démontré que vos vers ne valent pas leur pesant de merde, mais jamais vous n'en ferez de meilleurs! -
C'est fâcheux, dit le jeune poète, il faudra donc que j'en fasse de mauvais toute ma vie. " Et notre Maître de répondre : "Je vous avertis, jeune poète. Ni les dieux, ni les hommes, ni les poteaux
indicateurs n'ont jamais pardonné la médiocrité aux poètes! - Je le sais, dit le poète, mais je n'y peux rien, c'est une impulsion. "
JACQUES : Une quoi ?
LE MAITRE : Une impulsion. "C'est une formidable impulsion qui me pousse à écrire de mauvais vers. - Encore une fois, je vous avertis!" s'écria
notre maître ; et le jeune poète lui répondit : "Je sais, Maître, que vous êtes le grand Diderot, et que je suis un mauvais poète, mais nous autres les mauvais poètes, nous sommes les plus
nombreux, nous aurons toujours la majorité! L'humanité toute entière n'est composée que de mauvais poètes! Et le public, par l'esprit, par le goût, le sentiment n'est qu'une assemblée de mauvais
poètes! Comment pensez-vous que de mauvais poètes pourraient offenser d'autres mauvais poètes ? Les mauvais poètes qui sont le genre humain sont fous de mauvais vers! C'est justement parce que
j'écris de mauvais vers que je deviendrai un jour un grand poète consacré!"
.../...
Par the very famous french peterpan
-
Publié dans : Théâtre
4
Je trouve le texte sévère et "qui se la joue" car enfin, il y a de plus en plus de gens qui écrivent bien, qui écrivent tout court. La blogosphère le révèle chaque jour, et il ne faut pas prendre les lecteurs pour des abrutis.
Toute cette conception du "génie littéraire" fait partie d'une idéologie élitiste et désuète. C'est nier la dimension de l'école, les formidables moyens de diffusion du savoir, une certaine démocratisation, une adaptabilité humaine toujours surprenante.
L'essentiel bien sûr est de rester humble, toujours curieux, et de ne pas se raidir au nom d' "un pré carré" qui enferme fatalement.
Lire, écrire, n'est-ce pas au fond aller à la rencontre de l'autre, un autre à la fois étrange et familier?
mais comme vous le savez peut être Kundera est un plaisantin :-)
et cette pièce sur l'amitié est une splendeur
non?
amicalement à toi.
(...pas toujours, non, pas toujours. Riche?... Oui, peut être...)