Mardi 11 novembre 2008
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Passantes d’aujourd’hui
« Tu as vu cette arrogance ! regarde comment elles marchent, ces jeunes femmes, sans se soucier des autres, branchées sur leur téléphone portable. Tout à l’heure, une toute jeune
fille m’a heurté. Crois-tu qu’elle m’aurait dit : « Pardon, monsieur. » Bernique, comme si je n’existais pas ! Et celle-là, regarde-la au volant de sa Mini. A peine le feu est-il passé au vert,
elle démarre, elle aurait pu renverser le vieil homme en train de traverser le boulevard. Cadet de ses soucis. Je te le dis : une arrogance, une incroyable, une insupportable arrogance. Pour qui se
prennent-elles ? Je te le demande. »
L’homme est très âgé. Son interlocuteur un peu moins. J e suis assis à côté d’eux, à la terrasse d’un café. Je ne perds pas un mot de leur conversation. C’est une journée
ensoleillée du Printemps. Les femmes, les jeunes filles ont revêtu leurs robes légères, parfois transparentes, après, dirait-on, un long temps d’hibernation. Où se cachaient-elles donc ? Je les
regarde passer, je me dis que j’ai passé, moi, l’âge de les séduire. Dommage. En voici une qui me sourit, je suis aux anges.
Mon voisin de table, le plus vieux des deux, poursuit ses récriminations : « Quand je pense aux jeunes filles que j’ai connues autrefois ! Elles étaient réservées, timides,
certaines farouches comme des biches. Il en fallait du doigté, de la patience pour les approcher, les conquérir. Maintenant ce sont elles qui jettent leur dévolu sur un homme ou le rejettent avec
mépris. C’est le monde à l’envers. »
L’autre homme intervient : « Je te trouve bien amer. Je sais ce dont tu rêves, c’est qu’avec son portable, ce soit toi qu’une de ces arrogantes appelle. Que veux-tu ? Notre temps
est passé. »
Le vieil homme reste silencieux un moment. « Tu as raison. Ce qu’il y a de plus horrible dans la vieillesse, c’est que les femmes ne s’intéressent plus à vous alors qu’elles vous
intéressent encore. »
Puis il regarde les jeunes femmes qui passent devant la terrasse du café, il regarde ces passantes aux robes légères. Il les trouve charmantes.
Je vis les deux amis traverser le boulevard. Ils entrèrent dans une librairie. Qu’allaient-ils donc chercher dans les livres ? Un lot de consolation, j’imagine.
Jean Bertrand Pontalis in « Elles », Gallimard 2007
Photo Olivier Roller
Par frenchpeterpan
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