Jeudi 16 juillet 2009
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« Je lisais beaucoup de poésie à cette époque. J’avais remarqué qu’un jeune homme installé à une terrasse, absorbé dans ce genre de lecture, obtenait un certain succès
auprès des femmes. Par exemple, lire du Walt Whitman en anglais rendait les choses presque trop faciles. Et les sonnets de Shakespeare, quand j’y pense !...Mais il n’y avait pas que les
femmes ; il y avait le côté pratique. En général, la poésie se prêtait à la vie citadine, s’accommodait de petits moments creux, de quelques stations de métro, d’une file d’attente devant un
cinéma ou d’une giboulée. Tout ce qu’un roman ne voulait pas subir.
Déjà avant de lire Cendrars, j’avais décidé que la poésie était une saine nourriture. Un poème que je lisais le matin pouvait m’accompagner le reste de la journée et décider de
mon humeur. Quelquefois, s’il n’était pas trop long, je l’apprenais par cœur. J’avais une bonne mémoire pour la poésie. Les mots y avaient une consistance particulière, ils étaient agréables à la
bouche. Les phrases avaient un rythme. Elles étaient douées d’une énergie inhabituelle. Elles n’étaient pas simplement empilées et entassées sur des kilomètres, frappées d’une pâleur exsangue, mais
vives et luisantes comme des serpents.
La poésie est la meilleure école. Si l’on veut savoir à quoi l’on joue, il n’y en a pas d’autre. Si l’on veut comprendre quelque chose à la magie, si l‘on veut apprendre le
respect et l’amour de l’écriture, la poésie est le passage obligé. Et à défaut de la pratiquer, la consommer au maximum. Il n’y a qu’avec la poésie que l’on peut apprécier les différentes qualités
d’un mot, ses différentes propriétés et ses relations avec les autres. De même que la totalité d’une phrase, les éléments de sa circulation interne, l’intérêt de ses articulations, la nature de son
rythme.
Il suffit de lire quelques lignes pour savoir s’il on a affaire à un bon écrivain. Le courant doit passer d’une phrase à l’autre et la respiration ne doit pas s’interrompre. On
doit sentir la solidarité de la matière. Un livre doit être comme une armée en marche, se mouvoir comme un seul homme. Dans la plupart des cas, il y a une perte d’énergie alors qu’il devrait y
avoir une production d’énergie. De la source vers l’embouchure.
Même les mauvais poètes en sont conscients. Ils savent qu’ils doivent trouver la bonne foulée, le bon souffle, et garder des forces pour accélérer. Préparer la montée en
puissance. Le retour à la ligne considéré comme une profession de foi. »
Philippe Djian (in "Ardoises", Julliard, 2002)
Par frenchpeterpan
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Publié dans : notes rapides de lecture
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