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« Si tu ne désensables pas ta vie chaque jour… » H.T.


Thomas
    Henri Thomas (1912-1993) est un grand poète, trop peu connu malheureusement (Grand prix de poésie de l'Académie française. Prix Supervielle etc...) ; mais il fut aussi un écrivain de génie mille fois récompensé (il fut l’élève d’Alain et l’ami de Gide), un très grand traducteur également (« les falaises de marbre » de Jünger, en particulier, c’est lui) il mourut un peu dans une certaine indifférence. Prix Médicis en 1960 pour l’étonnant John Perkins, il reçoit l’année suivante le prix Femina pour un autre éblouissant roman : « Le promontoire ». Eblouissant, mais aussi déconcertant, et sur le fond et sur la forme.  La 4ième de couverture indique un peu le propos.

4ième de couverture :

« S’il existe parmi nous des hommes, des femmes, pour qui la vie et la mort ne sont pas ce qu’elles sont pour nous, des êtres à qui manque, si l’on veut, notre sens de la mort et de la vie, ou qui possèdent un autre sens, tout aussi peu définissable que le nôtre, sinon que là où nous ressentons menace, vertige, négation, ils sont aussi loin de nous qu’un arbre ou qu’une pierre, qu’adviendra-t-il à celui qui, n’étant pas entièrement comme ceux-là, ne peut ni les fuir s’il les rencontre, ni les rejoindre tout à fait dans leur tranquillité sans nom ? L’homme qui dit je dans le Promontoire tombe en ce qui pourrait sembler un piège infernal, si tout n’était si simple, si élémentaire à la fin. Rien qui ne s’explique, rien qu’un berger ivrogne ne puisse raconter sans faute, et à travers tout cela, évidente comme le soleil sur la mer, la vision d’un monde qui nous libère, - qui nous libère de nous-mêmes. »


le promontoire
extraits :

 Je n'ai jamais rien deviné, pas davantage ce qui menace, que ce qui est favorable. Peut-être même n'ai-je jamais rien compris dans les situations de la vie.

 Je suis quelqu'un à qui il arrive quelque chose qu'il ne comprend pas. C'est le cas de tout le monde quand les gens meurent, et bien souvent dans la vie. C'est le cas de tout le monde, et personne ne le dit, comme si personne ne le savait.



    Il s'agit dans "Le promontoire" de la lente mais ineroxable déconstruction du narrateur ; au contact d'une vie qui n'est pas la sienne, de gens qui ne sont pas comme lui, dans ce village glacial qui à la fin se remplira de morts ; il y a dans les diverses tentatives du narrateur pour devenir comme "ceux-là" que des échecs, que des repliements, que des retours sur soi, mais dans un état de renaissance foetale, proche de la mort. Ce livre se lit d'un coup tellement il est inquiétant ; on en saisit cependant des brides car nous y réfléchissons, mais nous sommes comme le narrateur : perdu et déconcerté dans le froid de ce village méditérranéen et dans la difficulté d'être humain, ou de paraître humain. Le narrateur est écrivain, décide de rester malgré l'air glacial "pour écrire", renvoie femme et fille, puis tente de s'identifier. Et puis la mer - comme souvent chez Thomas - est là, omniprésente, jamais calme, jamais camarade mais plutôt camarde et grise et froide. Et le promontoire, lui, très noir. Est-ce que la création est si proche de la mort ou de la folie ? C'est ce que semble nous dire Henri Thomas.     ML



Interview d'Henri Thomas :

thomas-henri

Un roman ça commence par le bruit d'une porte qui s'ouvre ou qui se ferme. Il ne doit pas y avoir d'exposition. C'est pour Balzac les expositions. Je débute par le geste d'un personnage, un geste qui me surprend. L'important, surtout c'est la scène capitale, le centre invisible qui attire l'esprit quand il s'éloigne. Même dans ce qui n'est pas un roman comme la Joie de cette vie. Le centre, c'est l'hôtel abandonné. Je vivais dans un hôtel qui allait fermer. J'étais le dernier client. L'automne finissait, il y avait une tempête et j'étais seul. Je me disais que je trouverais là des idées qui seraient mon secret. Mais je ne les ai pas trouvées./ Ça donnera peut-être un roman ?/ Non, ce n'est guère possible. C'était une idée trop bizarre sur l'instant. Le monde se réduit pour nous à un instant, à ce que nous en percevons. Le mot allemand Augenblick me paraît plus expressif : le temps d'un coup d'œil. » Puis ceci, plus loin : « Baudelaire pense que la fin du monde a eu lieu mais que nous ne nous en sommes pas aperçus. C'est peut-être vrai. Qu'est-ce que c'est, exister ? Nous sommes des ombres et parfois des ombres chinoises. »

Mer 21 déc 2011 1 commentaire

Bouche bée ..

 

Magnifique ..

ô voleur !! - le 21/12/2011 à 19h51