ici :

some words :

"Le poète est un archer qui tire dans le noir." - Salah Stétié -

"In a place far away from anyone or anywhere, I drifted off for a moment." -- Haruki Murakami --


"Être poète n'est pas une ambition que j'ai. C'est ma façon à moi d'être seul."   -- Fernando Pessoa --

"Ca va tellement mal aujourd'hui que je vais écrire un poème. Je m'en fiche ; n'importe quel poème, ce poème." -- Richard Brautigan --

"J'écris à cause du feu dans ma tête et de la mort qu'il faut nier."
Jacques Bertin

"O mon passé d'enfance,
pantin qu'on m'a cassé."
Fernando Pessoa


« La mort c’est l’infini des plaines
et la vie la fuite des collines. »
Joseph Brodsky



" LA GRANDE FORCE EST LE DESIR "
(Guillaume Apollinaire)



"Quand je dis « je », je désigne par là une chose absolument unique,
à ne pas confondre avec une autre."
Ugo Betti

"Le sens trop précis
rature
ta vague littérature"
Stéphane Mallarmé


" Je ne suis pas moi ni un autre

Je suis quelque chose d’intermédiaire :
Un pilier du pont d’ennui
qui s’étend de moi vers l’autre. "
Mario de Sa-Carneiro

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Livres Coup de coeur

Mercredi 21 décembre 2011 3 21 /12 /Déc /2011 15:19
« Si tu ne désensables pas ta vie chaque jour… » H.T.


Thomas
    Henri Thomas (1912-1993) est un grand poète, trop peu connu malheureusement (Grand prix de poésie de l'Académie française. Prix Supervielle etc...) ; mais il fut aussi un écrivain de génie mille fois récompensé (il fut l’élève d’Alain et l’ami de Gide), un très grand traducteur également (« les falaises de marbre » de Jünger, en particulier, c’est lui) il mourut un peu dans une certaine indifférence. Prix Médicis en 1960 pour l’étonnant John Perkins, il reçoit l’année suivante le prix Femina pour un autre éblouissant roman : « Le promontoire ». Eblouissant, mais aussi déconcertant, et sur le fond et sur la forme.  La 4ième de couverture indique un peu le propos.

4ième de couverture :

« S’il existe parmi nous des hommes, des femmes, pour qui la vie et la mort ne sont pas ce qu’elles sont pour nous, des êtres à qui manque, si l’on veut, notre sens de la mort et de la vie, ou qui possèdent un autre sens, tout aussi peu définissable que le nôtre, sinon que là où nous ressentons menace, vertige, négation, ils sont aussi loin de nous qu’un arbre ou qu’une pierre, qu’adviendra-t-il à celui qui, n’étant pas entièrement comme ceux-là, ne peut ni les fuir s’il les rencontre, ni les rejoindre tout à fait dans leur tranquillité sans nom ? L’homme qui dit je dans le Promontoire tombe en ce qui pourrait sembler un piège infernal, si tout n’était si simple, si élémentaire à la fin. Rien qui ne s’explique, rien qu’un berger ivrogne ne puisse raconter sans faute, et à travers tout cela, évidente comme le soleil sur la mer, la vision d’un monde qui nous libère, - qui nous libère de nous-mêmes. »


le promontoire
extraits :

 Je n'ai jamais rien deviné, pas davantage ce qui menace, que ce qui est favorable. Peut-être même n'ai-je jamais rien compris dans les situations de la vie.

 Je suis quelqu'un à qui il arrive quelque chose qu'il ne comprend pas. C'est le cas de tout le monde quand les gens meurent, et bien souvent dans la vie. C'est le cas de tout le monde, et personne ne le dit, comme si personne ne le savait.



    Il s'agit dans "Le promontoire" de la lente mais ineroxable déconstruction du narrateur ; au contact d'une vie qui n'est pas la sienne, de gens qui ne sont pas comme lui, dans ce village glacial qui à la fin se remplira de morts ; il y a dans les diverses tentatives du narrateur pour devenir comme "ceux-là" que des échecs, que des repliements, que des retours sur soi, mais dans un état de renaissance foetale, proche de la mort. Ce livre se lit d'un coup tellement il est inquiétant ; on en saisit cependant des brides car nous y réfléchissons, mais nous sommes comme le narrateur : perdu et déconcerté dans le froid de ce village méditérranéen et dans la difficulté d'être humain, ou de paraître humain. Le narrateur est écrivain, décide de rester malgré l'air glacial "pour écrire", renvoie femme et fille, puis tente de s'identifier. Et puis la mer - comme souvent chez Thomas - est là, omniprésente, jamais calme, jamais camarade mais plutôt camarde et grise et froide. Et le promontoire, lui, très noir. Est-ce que la création est si proche de la mort ou de la folie ? C'est ce que semble nous dire Henri Thomas.     ML



Interview d'Henri Thomas :

thomas-henri

Un roman ça commence par le bruit d'une porte qui s'ouvre ou qui se ferme. Il ne doit pas y avoir d'exposition. C'est pour Balzac les expositions. Je débute par le geste d'un personnage, un geste qui me surprend. L'important, surtout c'est la scène capitale, le centre invisible qui attire l'esprit quand il s'éloigne. Même dans ce qui n'est pas un roman comme la Joie de cette vie. Le centre, c'est l'hôtel abandonné. Je vivais dans un hôtel qui allait fermer. J'étais le dernier client. L'automne finissait, il y avait une tempête et j'étais seul. Je me disais que je trouverais là des idées qui seraient mon secret. Mais je ne les ai pas trouvées./ Ça donnera peut-être un roman ?/ Non, ce n'est guère possible. C'était une idée trop bizarre sur l'instant. Le monde se réduit pour nous à un instant, à ce que nous en percevons. Le mot allemand Augenblick me paraît plus expressif : le temps d'un coup d'œil. » Puis ceci, plus loin : « Baudelaire pense que la fin du monde a eu lieu mais que nous ne nous en sommes pas aperçus. C'est peut-être vrai. Qu'est-ce que c'est, exister ? Nous sommes des ombres et parfois des ombres chinoises. »

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Samedi 12 novembre 2011 6 12 /11 /Nov /2011 18:53

Scintillation

 

   Difficile de dire à la fermeture de « Scintillation » ce que l’on ressent. Enigmatique, sans nul doute.

   Bien sûr, on vient de lire un livre d’exception, écrit dans une langue forte, celle d’un poète qui vers 30 ans décida d’arrêter de se détruire et d’écrire de la poésie ; 10 ans plus tard après une dizaine de recueils, il se tournera vers le roman. « Scintillation » est le 6ième roman du poète John Burnside.

   Dans une presqu’île polluée à outrance par une ancienne usine chimique abandonnée et par une industrialisation forcenée, dans « Intraville », la vie et la mort semblent se ressembler (un monde dévasté aussi qui pourrait ressembler aux images de Stalker de Tarkovski) ; sous le court prétexte de disparitions d’enfants, l’auteur fait une critique très sévère du capitalisme, du profit, de l’apathie du peuple, du laisser-faire, de la misère du monde moderne ; mais d’un point de vue totalement poétique. Ce qui donne un objet inhabituel, un livre carrément à part.

   Plusieurs personnages dérivent dans le livre, on s’intéresse particulièrement à Léonard, jeune adolescent qui aime les livres ; quand on connaît l’enfance extrêmement difficile de John Burnside, on comprend clairement la parenté (encore que le bibliothécaire dont le prénom est John s’amuse de l’enthousiasme de son jeune lecteur) ; d’autant plus qu’enfant l’auteur s’est lui-même réfugié dans les livres afin de ne pas mourir. Les livres, c’était la liberté. La liberté était dehors, à la maison c’était l’enfer.

   Mais ce fut limite (lire les excellents articles dans le matricule des anges), si le père de Burnside était violent et alcoolique, son fils lui aura cherché à décoller d’une Ecosse triste par les drogues et diverses révoltes, en particulier contre les dérèglements environnementaux ;  ce n’est que très tardivement que ce dernier se mettra à écrire des romans et son premier roman « La maison muette » (1997) est déjà très construit et très personnel.

   Ce qui sous-tend les œuvres de cet auteur, c’est son profond désarroi sur la nature humaine et sur les politiciens et la politique, les notions de révolution, l’importance de l’adolescence : là où on peut « changer ». Un pessimisme à toute épreuve.

   Dans la version française, il y a un petit prologue qu’on comprend mieux à la fin du roman ; l’auteur a enlevé ce prologue dans l’édition américaine afin de laisser davantage d’ambiguïté.

   Ce livre demanderait plusieurs lectures, tant le premier goût reste amer en bouche ; on a l’impression d’être passé proche d’un chef d’œuvre, donc vérifions-le. 

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Lire les excellents articles sur cet écrivain dans le N° d'octobre 2011 du "Matricule des anges". 

Burnside-Matricule des anges

 


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Jeudi 6 octobre 2011 4 06 /10 /Oct /2011 14:59

les iles-Grenier

 

"Les grandes révélations qu'un homme reçoit dans sa vie sont rares, une ou deux le plus souvent. Mais elles transfigurent, comme la chance. A l'être passionné de vivre et de connaître, ce livre offre, je le sais, au tournant de ses pages, une révélation semblable. Il est temps que de nouveaux lecteurs viennent à lui. Je voudrais être encore parmi eux, je voudrais revenir à ce soir où, après avoir ouvert ce petit volume dans la rue, je le refermerai aux premières lignes que j'en lus, le serrai contre moi, et courus jusqu'à ma chambre pour le dévorer enfin sans témoins. Et j'envie, sans amertume, j'envie, si j'ose dire, avec chaleur, le jeune homme inconnu qui, aujourd'hui, aborde ces îles pour la première fois..."          Albert Camus

 

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   Jean Grenier fut le professeur de philosophie à Alger de Camus et celui-ci avait alors 20 ans lorsqu'il lut ce livre qui le troubla profondément.


   Jean Grenier, ici, nous propose, par la voie métaphoriques des îles une recherche méditative de l'absolu, voire du divin, lui qui fut classé parmi les chrétiens "quiétistes" et qui fut aussi un sceptique bien célèbre.

Dans son livre intitulé Iles, Grenier écrit : « On peut donc voyager non pour se fuir, chose impossible, mais pour se trouver et se reconnaître. Quand on fait cette reconnaissance, ajoute-t-il, le voyage est achevé. » L'un des chapitres de Iles s'intitule Les îles Kerguelen, et ce qui est passionnant dans cette histoire, c'est qu'à aucun moment Grenier ne parle des Kerguelen. Mais alors, pourquoi avoir choisi ce titre ? Mystère. En tout cas il s'est reconnu dans ce nom. Et cette « fausse reconnaissance » est la plus vraie de toutes. Il s'est reconnu dans cet archipel parce qu'il pressentait une vérité cachée faite d'isolement, de solitude et de méditation, que seule l'île peut résumer.

 

Jean Paul Kauffmann « Les Kerguelen, nouvelle " utopie " », in Louis Brigand (dir.), D'île en île, l'archipel du conservatoire, Paris: Conservatoire du littoral, 1995 (p. 66)

 

   Un de ces livres rares (aujourd’hui on dirait “cultes”) dont la splendeur nue ouvre une porte au clair-obscur de l’esprit, une porte étroite qui mène à une sagesse de l’incertitude que Camus sut faire sienne. ( cf excellent article du site internet le lorgnon mélancolique)

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Jeudi 11 août 2011 4 11 /08 /Août /2011 12:09

le-poids-du-papillon

 

    En littérature, j'ai toujours aimé les stylistes, ceux qui rédigent avec un don d'écriture, pas seulement ceux qui savent raconter une histoire, mais ceux qui la narrent bien avec leur propre écriture lorsque celle-ci est magique ; c'est pour cela que j'aime Raymond Carver et son style intimiste et minimaliste, James Salter pour sa flamboyance, Haruki Murakami pour son habile nonchalance, Richard Brautigan pour son humour mélancolique, Pierre Dumayet pour son surréalisme magnifique, Christian Gailly pour ses syncopes formidables, Albert Camus pour sa philosophie du soleil et de l'homme, sa recherche du mot "juste",etc etc...

 

    Que dire alors d'Erri de Luca ? Chacun de ses livres est une merveille d'écriture poétique, de phrases incroyables ; dans ce très court texte, l'histoire est banale, deux êtres en fin de vie : un chasseur et le "roi" des chamois... c'est tout. Mais c'est 58 pages de pur bonheur de lecteur, chaque phrase, chaque paragraphe est une épure, chaque mot est à sa place, pas de fioritures ; et l'écriture est magique ! D'une poésie exemplaire. Qui pourrait raconter mieux que cet écrivain cette histoire-là ? Un bijou à lire absolument.

 

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"Les sabots des chamois sont les quatre doigts d'un violoniste. Ils vont à l'aveuglette sans se tromper d'un millimètre. Ils giclent sur des à-pics, jongleurs en montée, acrobates en descente, ce sont des artistes de cirque pour le public des montagnes. Les sabots des chamois s'agrippent à l'air. Le cal en forme de coussinet sert de silencieux quand il veut, sinon l'ongle divisé en deux est une castagnette de flamenco. Les sabots des chamois sont quatre as dans la poche d'un tricheur. Avec eux, la pesanteur est une variante du thème, pas une loi." 

E. De Luca.

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Lundi 20 juin 2011 1 20 /06 /Juin /2011 09:38

apnées-Choplin

 

 

 

  Hydrante, piorne, suivez-moi-jeune-homme, quimboiseur, mastroquet, goberger, gaupe, quinaud, girie, bachique, fidéisme, ponceau, morganatique,friselis, cimaise, cipres, myrmidon, nicodème, accordailles, piaculaire, pateline, bornoyer, verbigération, spicilège, acrotère, nixe, joran, rebuse, cramine, portefaix, flamberge, prosode, alacrité, écoumène, mafflu …..

  Voici quelques mots rares ou peu inconnus que vous lirez et découvrirez dans l’excellent « Apnées » d’Antoine Choplin.
Les petits livres de cet excellent auteur sont toujours très agréables à lire, en outre il a l’élégance d’écrire de tout petits livres, et j’aime particulièrement ces livres qui ne se moquent pas de leur lecteur ; je méprise en effet tous ces mauvais écrivains qui écrivent des livres de 400-500 pages pour faire du fric et justifier les royalties démesurés que certaines maisons d’édition pensent leurs devoir.

Mais « Apnées » sort du lot et dans la forme et dans le fond.
Pour la forme c’est merveilleusement écrit, avec beaucoup d’humour, d’inventions, c’est délicieux, une quasi perfection . Choplin atteint là le sommet de son art dans la concision et dans le choix à chaque fois, du mot juste.
Pour le fond, l’histoire est adorable : un lexicographe zélé et apnéiste (passionné de dictionnaires) tombe en panne de voiture tout près d’un petit village : Plan-Les-Ouates. Ayant l'après-midi à perdre avant la réparation de sa voiture, le héros décide de suivre quelqu’un afin de découvrir ce pittoresque village suisse. Finalement il suivra une jeune femme portant un appareil photo.
La suite est un délice.

 

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Félicitations à « La fosse aux ours » petit éditeur lyonnais qui publie de bien beaux auteurs. (je viens de lire « Sébastien » de Jean-Pierre Spilmont, très agréable aussi.)

 

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"Alors qu'il se rend au bord d'un lac pour une séance d'apnée (discipline âpre, exigeante et de faible profit), un homme est victime d'une panne de voiture et échoue à Plan-les-Ouates, bourgade qu'il ne connaît pas.
Ainsi, dans l'attente d'une réparation, s'ouvrent à lui quelques heures d'une vacuité parfaite dans un espace vierge de tout repère. Embarrassé par cette liberté inopinée - que faire de ce temps ? Pourquoi se diriger ici plutôt que là -, il décide de confier son itinéraire à celui d'une femme dont il entreprend la filature. Le récit de cet homme, avec son appétit des mots, est singulier et témoigne d'un lien ambigu à la complexité du monde qui l'entoure : sa passion ludique pour la lexicographie serait une manière de tenter de l'embrasser ; son besoin d'apnée, le signe d'une incapacité à le faire."                                            4ième de couverture

 

le début :

"Les jours précédents, le joran avait soufflé fort, flanquant au pays un bon coup de rebuse.
De cet hiver mollasse, ce fut l'ultime ruade.
Et aujourd'hui, ce que l'on flairait à l'avant des brumes encore voyageuses, c'était surtout cet air neuf et pépiant avec une verve retrouvée, dissipant toute menace d'un retour de cramine.
Bref, le printemps commençait à pousser ses pions.
J'étais de sortie.
Enfin, de sortie.
 
Dans l'habitacle, une odeur de chaud.
J'ouvris la vitre, mis le coude à la portière, un peu le nez aussi. A l'extérieur, c'était pire encore. Les pots d'échappement rendaient de petits cumulus noirâtres et les avertisseurs, une polyphonie énergique et plutôt atonale.
 
En vérité, j'étais salement englué dans un embouteillage.
J'avais hésité avant de renoncer au contournement autoroutier de Genève. Finalement, j'avais cédé à l'appel d'une trajectoire aux apparences optimales, joliment tangentielle à la pointe sud du lac.
Je bisquai à l'endroit d'Euclide et des postulats de sa géométrie.
Tentai de me rassurer en convoquant la mécanique des fluides et ses dénouements, fréquemment heureux.
Je remontai la vitre."

 

Choplin Antoine

 

Cliquez sur le visage d'Antoine Choplin pour atterrir sur une interview à propos de ce livre

(matricule des anges / oct 2009)

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Dimanche 22 mai 2011 7 22 /05 /Mai /2011 14:42

 L'envie-Olécha

 

        Que dire de « L’envie » de Iouri Olécha, publié en 1927 et que l’on nous présente comme un des chefs d’œuvres de la littérature russe de l’entre deux guerres ? Que sa lecture est réjouissante, étonnante, fascinante, impertinente. C’est écrit avec intelligence, burlesque et fantaisie, et pour un texte de cette période, on est surpris de la vivacité moderne de cette prose. Que serait devenu cet écrivain né en 1899 sans l’arrivée de Staline ? Car dès 1930, 1932, tout se gâte, l’écrivain vedette écrira sous censure en permanence (il fera même une vive autocritique de lui en 1934 au premier Congrès de l'Union des écrivains) et arrêtera la forme romanesque. « L’envie » a pourtant remporté un grand succès à l’époque. Issu d'une famille d'origine polonaise, Olecha passe son enfance à Odessa et gardera toujours un souvenir nostalgique de cette ville et de la « Russie méridionale » (Olécha se sent plus « européen » que russe).  Il publie ses premiers poèmes à l'âge de 17 ans et meurt à Moscou en 1960 dans la pauvreté et la déchéance, quasi clochard.

 


Ensuite Olécha consacrera le reste de son travail d'écrivain à son journal qui paraîtra de façon posthume en 1965 sous le titre « Pas un jour sans une ligne ». Puis paraitra récemment dans sa forme complète sous le titre « Le livre des adieux ». Livre que je vous recommande et qui  parle bien des conditions de vie et de travail d’un artiste soviétique pendant trente ans (des années 30 à la fin des années 50), de la reconstruction impossible. Le créateur sous le totalitarisme, sous la terreur communiste. (très belles pages aussi sur sa sœur morte du typhus « par sa faute », lui, ayant apporté la maladie et ayant survécu.)(1)

 
Il s’agit dans « L’envie » de montrer ni plus ni moins la lutte (en outre fraticide) de l’homme nouveau et de l’homme des temps anciens, la tragédie du modernisme. Un troisième larron sera là, on peut y voir un éventuel portait de l’artiste écrivain, en homme cultivé, mais faible, alcoolique et velléitaire, inapte à cette nouvelle vie proposée. Ce sera lui « l’envieux » et par là même « le perdant », l’impuissant à qui manque le mode d’emploi du métier « vivre ». 
Le style d’Olécha mélange burlesque, sérieux, fantastique et poésie puissante ; ce qui ressort à la lecture c’est surtout l’incroyable originalité du style narratif et de la construction du roman. C’est très moderne. La place de l’individu dans la nouvelle société qui s'édifie. Les « hommes  nouveaux », rejettent les « vieux sentiments » : l'amour, l'orgueil, la peur, l'envie, la haine, la jalousie, le désespoir etc… et ne s’intéressent qu’à la nouvelle société dans laquelle dominera « la machine ». Adieu sentiments humains, adieu individualisme, vive les machines à fabriquer les saucissons, vive la libération grâce au travail… Adieu sentiments poétiques, adieu rêves inutiles et futiles, sans intérêts, vive le matérialisme triomphant, le sport hygiénique et le rendement ! Action dynamique contre art statique. Hommes du progrès contre rêverie, attentisme pessimiste et « romantisme attardé » !
A la fin du livre les deux compères perdus et perdants, vivant chez une veuve Anetchka, boiront un coup à un sentiment devenu important : l’indifférence !

 


- Buvons, Kavalérov… Nous avons beaucoup parlé de sentiments… Mais nous avions oublié le sentiment le plus important… Nous avons oublié l’indifférence… ne trouvez-vous pas ? Sérieusement… Je crois que l’indifférence est l’état le plus agréable de l’homme. Soyons indifférents, Kavalérov ! Regardez ! Nous avons trouvé le repos. Buvez ! A l’indifférence ! Hourra ! A Anetchka ! Aujourd’hui, à propos… Ecoutez bien… Je vais vous annoncer une bonne nouvelle… Aujourd’hui, Kavalérov, c’est votre tour de coucher avec Anetchka. Hourra !

 

"L’Envie", ce livre étrange et fascinant, poètique et pathétique, qui a fait éclater les cadres habituels de la littérature de l’ex-Union soviétique. Un chef-d’oeuvre.”-F. Rude ( La Quinzaine littéraire )
 

 


 (1) Ma sœur était pour moi un être étonnant. Non, à vrai dire, dans ma relation avec ma sœur, il y avait bien des choses qui aujourd’hui m’étonnent : il est absolument évident que je voyais en elle une femme. Je me livrais parfois à des actions qui donnaient à penser que je la voyais précisément ainsi. Ainsi je l’enlaçais, ainsi j’avais envie de l’embrasser dans le cou, d’embrasser ses bras nus lorsque je les voyais. Elle ne s’y opposait pas. Au contraire, cela lui plaisait. Je nous revois assis sur le bord du lit où je m’apprêtais à me coucher –ma chambre était à la croisée des pièces de l’appartement–, il est tard, tout le monde dort, nous ressentons l’état douloureux et doux d’êtres faits pour se donner l’un à l’autre mais qu’arrête la barrière de la honte, de la responsabilité et de la peur. Je la frôle à chaque instant, je frôle ses jambes et ses épaules nues (elle est sur le point de se mettre au lit) et elle dit pour transformer ce qui est en train de se passer en plaisanterie :
-Tu as les oreilles brûlantes.
Il me semble que c’est elle qui m’aurait fait connaître la plus grande volupté que peut procurer la possession d’une femme. Ce que je suis en train d’écrire est-il offensant pour sa mémoire ? Je ne crois pas ! Il me semble qu’une femme ne peut jamais se sentir offensée d’être reconnue comme telle, quand bien même cette reconnaissance serait le fait d’un babouin, pour ne pas parler d’un frère !

 

le livre des adieux- Olécha

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Mardi 26 avril 2011 2 26 /04 /Avr /2011 18:56

routemadison

 

« En quatre jours, il m’a donné une vie entière, un univers, et a fait un tout des parties de mon être. »

 

« Plus tard, il lui dirait que, de manière indéfinissable, la regarder retirer ses bottes ce jour-là avait été un des moments les plus sensuels de sa vie. Pourquoi ? Cela n’avait pas d’importance. Ce n’était pas comme ça qu’il approchait la vie. « L’analyse détruit l’unité. Certaines choses, les choses magiques, ont besoin d’être vues comme un tout. Si on les fragmente, elles disparaissent. »

 

« Les vieux rêves étaient des bons rêves. Ils ne se sont pas réalisés, mais je suis content de les avoir eus. »

 

« J’ai toujours pensé que la maturité se mesurait à deux facteurs principaux. D’abord la faculté de rire de soi. La plupart des gens parlent d’eux-mêmes et de leur vie avec une gravité excessive. Ils ont du mal à voir qu’au bout du compte tout cela est absurde. »
Francesca lui avait demandé quel était pour lui le deuxième critère de maturité.
« La faculté d’admirer l’œuvre d’autrui, d’en être heureux, au lieu d’en être jaloux … ».

 


 

   Tout le monde connait grâce au film précieux de Clint Eastwood « Sur la route de Madison » cette histoire d’amour, riche d’émotions et que présente faussement son auteur (Robert James Waller) comme  une histoire vraie ; ( d’ailleurs à voir les photographies de l’auteur du roman : cheveux longs, belle gueule, bretelles orange, photographe et musicien, on se dit qu’il aurait pu remplacer lui-même l’ami Eastwood sans grande difficulté (au moins « extérieurement ») et/ou qu’il y a de lui-même dans le personnage de Robert Kincaid. )

 

   Bref très beau film émouvant, admirablement interprété aussi par Meryl Streep, mais aussi bien joli petit roman qui se lit très agréablement et qui donne de temps en temps des chemins de traverse avec la fantaisie  de Robert Kincaid, ses digressions poétiques et ses mots sur le magique. Sur l’appréhension du monde.

Bien sûr : quatre jours d’amour, de découverte, de nouveautés : le bilan ne peut être que positif ; les mauvaises langues comme moi diront : et que sera devenu ce couple au bout de 6 mois, de 6 ans de vie commune ?

   Mais restons optimiste et glorifions la magie de l’amour, une des rares choses qui peut nous permettre de rester debout dit-on et qui donne envie de vivre.


   Ce roman se lit très bien et même en connaissant l’histoire par cœur, on est surpris par la délicatesse des mots, des situations, par la magie de l’ambiance, de la rencontre de ces deux solitudes. On imagine sans mal le monde paysan américain des années 1960 où vit Francesca et l’irruption brutale et extraordinaire du diable ; mais un diable gentil, aimant, prévenant, attentif, attentionné, proche des femmes… Un diable intelligent et sensible…

   Le souhait aussi « à nouveau » de séduire ; la séduction (par seulement sexualisée) est très vraisemblablement quelque chose qui nous guide pendant longtemps, ne pas y voir de vanité là dedans, mais simplement des besoins humains de reconnaissance et d’amour. Egalement d’être fier parfois d’être soi-même…

 

Lisez donc ce bien agréable roman, bien écrit et riche de choses essentielles…

(The Bridges of Madison County) 1992

 

Sur-la-route-de-Madison

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Jeudi 3 mars 2011 4 03 /03 /Mars /2011 10:39

Adolphe-Constant

 

« Adolphe » de Benjamin Constant, quel plaisir de lecture !



  Je ne vais pas ici vous faire une explication de texte, il y en a plein sur le net ou dans les livres, de ce seul roman publié par B.Constant. 10 ans pour peaufiner ce tout petit texte : 1806-1816 ; 1816, date de parution, B. Constant a alors 49 ans. Il sera ensuite député.
  Juste donc le plaisir devant cette écriture exceptionnelle : poétique, d’un niveau remarquable ; c’est un grand charme à la lecture. Une découverte jouissive de la grande écriture de cette charnière 18e et 19e siècle.


  L’histoire est cependant banale : une histoire d’amour qui finira mal ; le personnage, jeune homme timide et solitaire, fuyant la compagnie des hommes. Il est taciturne mais ne dédaigne pas hommes et femmes cependant. « Je veux être aimé... » est le sempiternel sentiment bien masculin décrit dans ce livre. Il y a une grande part d’autobiographie dans ce court texte, aussi bien pour ce qui concerne les affaires de cœur car B. Constant a eu maintes relations (dont une avec Mme de Staël) que pour les relations conflictuelles avec le père. Enervé aussi par les dogmes officiels.
  Ces relations avec le père sont même assez fondamentales pour la compréhension de ce récit (le père de Constant est sans doute le père d’Adolphe). De même les critiques sociétales.

  Adolphe fait son introspection et son autocritique, il est à la fois le narrateur (je) et le personnage, c’est une double position, comme un peu un journal intime. En ce sens, « Adolphe » est bien plus un roman psychologique ou d’analyse, qu’un roman romantique alors qu’on est en plein dans les mots (et maux) du romantisme. Le dessein de plaire à une femme : ni tout-à-fait sincère, ni tout-à-fait de mauvaise foi. Adolphe est tour à tour égoïste et sensible. Tout l'art masculin.
L’histoire est simple : Adolphe plait, il cherche à séduire, il tombe amoureux d’Ellénore, femme de 10 ans son ainée. Elle est dans une situation « de sécurité », compagne d’un comte.
  Elle hésite longtemps, repousse le jeune homme, mais la possibilité d’une dernière passion prend le dessus et elle abandonnera tout pour suivre Adolphe et passer un an avec lui. Sitôt, l’affaire conclue, Adolphe sent qu’il est moins amoureux, il s’ennuie, devient triste et maussade. Ellénore le sent et cela la rend malade ; comprenant par une lettre qu’Adolphe va la quitter, elle tombe malade et mourra de douleur amoureuse. Adolphe se sent alors coupable et réfléchit à son égoïsme, à son impossibilité d’aimer, à son indifférence au monde qui l’entoure, à la jouissance de son amour-propre. Adolphe n' a pas le courage d'assumer la rupture. A la « perfidie » féminine répond le détachement masculin.
  A la mort de sa compagne, Adolphe écrit : « J’étais libre, en effet, je n’étais plus aimé : j’étais étranger pour tout le monde. » Responsabilité en matière amoureuse, culpabilité ?
La liberté et l’amour sont-ils définitivement incompatibles ?

« Malheur à l’homme qui, dans les premiers moments d’une liaison d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle. » (chap. III)
« Il y a des choses qu’on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne cesse jamais de les répéter. » (chap. IV)
« Nous parlions d’amour de peur de nous parler d’autre chose. » (chap. V)
« C’est un affreux malheur de n’être pas aimé quand on aime ; mais c’en est un bien plus grand d’être aimé avec passion quand on n'aime plus. » (chap. V)

 


A propos du père :

"Ma contrainte avec lui [mon père] eut une grande influence sur mon caractère. Aussi timide que lui, mais plus agité, parce que j’étais plus jeune, je m’accoutumai à renfermer en moi-même tout ce que j’éprouvais, à ne former que des plans solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis, l’intérêt, l’assistance et jusqu’à la seule présence des autres comme une gêne et comme un obstacle. Je contractai l’habitude de ne jamais parler de ce qui m’occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité importune et de l’animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la rendait moins fatigante, et qui m’aidait à cacher mes véritables pensées. De là une certaine absence d’abandon qu’aujourd’hui encore mes amis me reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j’ai toujours peine à surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d’indépendance, une grande impatience des liens dont j’étais environné, une terreur invincible d’en former de nouveaux.
Je ne me trouvais à mon aise que tout seul, et tel est même à présent l’effet de cette disposition d’âme que, dans les circonstances les moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis, la figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir pour délibérer en paix. Je n’avais point cependant la profondeur d’égoïsme qu’un tel caractère paraît annoncer : tout en ne m’intéressant qu’à moi, je m’intéressais faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon cœur un besoin de sensibilité dont je ne m’apercevais pas, mais qui, ne trouvant point à se satisfaire, me détachait successivement de tous les objets qui tour à tour attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s’était encore fortifiée par l’idée de la mort, idée qui m’avait frappé très jeune, et sur laquelle je n’ai jamais conçu que les hommes s’étourdissent si facilement."

 

"Adolphe" un chef d'oeuvre de la littérature française, j'aime tellement ce livre et je l'ai lu tant de fois, (en plus c'est un bon résumé des relations homme-femme, encore qu'il y aurait beaucoup à dire), que j'ai préféré ne pas voir le film qui en a été tiré, certain d'être déçu, un jour peut-être...

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Mardi 30 novembre 2010 2 30 /11 /Nov /2010 17:58

un-zoo-en-hiver

 

J'aime la BD, pas les Mangas ; lorsque je découvris Jirô TANIGUCHI, force était de reconnaître que ces mangas-là me convenaient parfaitement...

C'est un homme d'exception là, beaucoup de ses albums me conquirent : de Quartier lointain à l'étonnant gourmet solitaire (vous connaitrez TOUT de la cuisine japonaise)...

 

Mais ce récit là est encore supérieur : il parle de ce qui m'intéresse : la perte de l'enfance, les premiers émois de l'âge adulte, la découverte du monde et de son étrangeté.


Ce récit est en grande partie autobiographique, c'est un récit d'apprentissage. Le jeune Taniguchi part à Tokyo et cherche à dessiner, par chance il sera pris comme assistant et travaillera jour et nuit pour finir les feuilletons à temps ; il découvrira aussi la vie nocturne de la capitale, la vie d'artiste. Il deviendra mangaka.

Et sa première oeuvre personnelle publiée sera pour une personne chère !


C'est élégant, simple, émouvant, subtil, universel.

C'est aussi une histoire de rencontres : professionnelles, artistiques, mais aussi amicales et amoureuses.

Bref un apprentissage de la vie d'homme.

Chef d'oeuvre, carrément.

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Mardi 26 octobre 2010 2 26 /10 /Oct /2010 11:44



    Un mot à propos de « la route » de Cormac Mac Carthy.
Le propos ici n’est pas de savoir s’il s’agit d’un roman de Science-Fiction ou non, à vrai dire on s’en fout. Mais pour dire qu’il s’agit sans doute du meilleur livre que j’ai lu depuis quelque temps.
Et je ne suis pas le seul avec plus de 2 millions de livres vendus aux Etats-Unis. Et un accueil dithyrambique en Europe.



    Je parle de ce livre car sa lecture m’avait bouleversé, gêné, enthousiasmé. Mais je viens de le « relire » à nouveau par le biais d’un CD.
Dans l’excellente collection Livraphone Editions.  (Livraphone 119-121 rue Blomet 75015 Paris / http://www.livraphone.com
    Le livre est lu de manière REMARQUABLE par Eric Herson-Macarel au meilleur de sa forme. La diction sans aucun doute magnifie encore mieux le livre, les dialogues en particulier qui pouvaient paraître à la seule lecture un peu « monotones », il n’en est rien, ils sont au contraire très « justes » et très bouleversants. Je conseille donc ce magnifique CD pour ceux qui voudrait lire « autrement ». D’ailleurs le terme « long poème en prose » que certains ont utilisé à propos de ce livre se fait mieux comprendre par la diction.

    La Route a reçu le James Tait Black Memorial Prize en Angleterre et le Prix Pulitzer aux Etats-Unis en 2007.Obligeant son auteur à sortir de sa retraite et à accepter quelques interviews. Meilleur livre étranger et second meilleur livre de l'année pour le magazine "Lire".

    Le roman se passe donc dans un futur post-apocalyptique, un hiver nucléaire sans doute de plusieurs années. Tout est mort, végétaux, animaux, hommes et un grand feu gigantesque a tout détruit, il ne reste que de la cendre qui semble sans fin descendre des cieux ; les couleurs ne seront jamais revues, ni le soleil qui ne percera jamais le manteau nuageux. Mac Carthy décrit cet univers avec une précision horrible et juste, son vocabulaire choisi avec un soin exceptionnel montre une fin du monde possible, logique, effroyable, inconcevable bien sûr mais vraisemblable.
    Un homme et son fils (aux cheveux blonds, c'est la seule couleur du livre) tentent de survivre, les principaux problèmes : le froid (il neige et il pleut et vente sans cesse), manger (l’exploration des maisons abandonnées se révèlera capital), se cacher et lutter contre la barbarie car une partie des rescapés humains se tournera vers le non-humain avec une sauvagerie inouïe. Il y aura donc les « gentils «  et les « méchants ». Nos deux héros sont du côté des gentils, mais il faut survivre quand même.
    C’est tout aussi une histoire d’amour entre un fils et un père. Une explication de la paternité (d’ailleurs ce livre est dédié à son jeune fils que Mac Carthy a eu de son troisième mariage), du passage d’un flambeau, eux qui détiennent « le feu ». L’écriture est claire, le choix des mots est étonnant, une perfection. 245 pages pour parler du gris sans jamais ennuyer, c’est fort ! Certains reprochent justement la longueur de ce texte, je trouve au contraire que l’écrivain a su trouver la bonne taille, le ton juste, l’équilibre parfait entre la narration et le choix des mots. L’écriture dans ce roman peut surprendre, on passe à la fois de descriptions très soignées de la nature, des villes, de la catastrophe à des phrases d’une apparente trop grande simplicité. Or justement le miracle est là : c’est l’équilibre des écrivains d’exception. L’accumulation des « et » dans l’écriture souligne dans le travail de tous les jours l’activité de survie du père, et ça fonctionne.La fin bien sûr à la fois attendue et redoutée, fait venir les larmes aux yeux. La pirouette finale est un tantinet décevante, mais un peu de couleurs après tant de gris soulage.
 Quel beau livre ! Quel traumatisme de tels livres ! Que la fonction d’écrivain est belle !


    « Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montagnes. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d’ambre où les bordures blanches de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l’eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D’une chose qu’on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu’elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l’homme et leur murmure était de mystère. » C. Mc Carthy.

    Le livre vient d’être adapté dans un film avec Viggo Mortensen, je ne connais rien encore au film, il n’est pas encore sorti aux Etats-Unis, je crains un peu le pire cependant ; il me semble que ce livre n’aurait pas dû devenir un film, ou alors il aurait fallu respecter le texte intégral de l’auteur, ce qui est impossible ; on va y perdre beaucoup de magie et de poésie et de sensibilité.     Les acteurs ne seront jamais assez maigres et moribonds et l'on sait que les scènes "horribles" du livre seront à l'écran, Hollywood dans ce cas fait souvent trop de pathos et de sensationnel et de larmes et pas assez de poésie et de retenue ; Charlize Theron jouera même le rôle de la mère alors que dans le livre elle est juste esquissée sur 4-5 lignes fantomatiques, bref sans doute décevant. Mais attendons…


Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 10 septembre 2010 5 10 /09 /Sep /2010 01:03

l homme des hautes solitudes

 

 

 

Le roman Solo Faces (1979) est devenu « l’homme des hautes solitudes » (1981) ; pourquoi encore une absence de traduction littérale ? La difficulté de passer de l’anglais au français ? Déjà le même problème avec « light years » que l’on peu comprendre de plein de manière possible, alors que « un bonheur parfait » est assez rigide.

(Solo faces : peut décrire l’escalade en solitaire d’une façade rocheuse, ou la présence d’un individu dans la foule)

Lire l’interview de James Salter dans le magazine littéraire, C'EST Là.  

 

Quatrième de couverture

Deux hommes, Rand et Cabot, unis par une forte amitié et la passion de la montagne. Ils se retrouvent dans les Alpes pour l’assouvir ensemble et chacun à sa manière. Pour Rand, la montagne - l’alpinisme - c’est à la fois une quête d’absolu et la fuite d’un monde qu’il n’accepte pas. Un jour, à l’occasion d’une escalade particulièrement périlleuse, Rand parvient à sauver Cabot d’une mort certaine. Leur aventure est largement médiatisée et Rand devient un héros. Ce qui sonne le glas de l’amitié entre les deux hommes. Ainsi, peu à peu, Rand sent sa volonté faiblir et ses mains lâcher prise. Cabot se blesse lors d’une escalade dans le Wyoming et Rand retourne retrouver une dernière fois son vieil ami. Ils s’interrogent sur leur vie, leurs conquêtes et leur destin. Peu d’écrivains ont réussi à décrire avec autant de force la pureté des grands espaces, l’amitié et l’ambition qui lient les hommes au plus fort du danger et la déchirure qui les attend une fois retrouvée la réalité.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Antoine Deseix

 

 

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« Rand quitte les plaines de Californie pour s'installer à Chamonix et ne plus vivre, désormais, que pour monter plus haut, vers des sommets dont nul ne voit la cime, pas même lui.
L'Homme des hautes solitudes, l'un des meilleurs livres jamais écrits sur la montagne, raconte le destin crépusculaire de ces alpinistes anonymes dans une prose limpide, épurée, presque ascétique, où la poésie éclate chaque fois que se lève le soleil. » François Busnel, L'Express.

 

« Cette superbe histoire séduira les fous de montagne et les autres lecteurs parce que les exploits de ses héros dépassent le cadre de l'alpinisme. " C'est le même thème que dans mes autres livres : comment devenir un homme. " En se surpassant, en risquant sa vie, en faisant la guerre, en poussant ses limites jusqu'à l'extrême ? Chacun trouvera sa propre réponse. Rand, le héros, est américain. Mais les pics de ses rêves se trouvent à Chamonix. Il grimpe comme un fou, réussit des ascensions impossibles, devient une star des sommets. Le retour sur terre n'en est que plus difficile. James Salter possède un talent particulier pour créer des atmosphères et nous faire partager la passion de ses personnages. » Pascale Frey, Lire

 

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Souvent décrite par les critiques comme « succincte » ou « comprimée », son écriture est d’une rare limpidité, j’ajouterai qu’elle est poétiquement incomparable. Bref, écrire ainsi tient du génie, si peu de mots et tant est dit ! Ses phrases sont courtes, et dans certaines œuvres, souvent même fragmentaires, c’est particulièrement net pour « Un sport et un passe-temps », son troisième roman et celui qui le mit sur orbite et dont John Irving a dit « la prose de Salter est rare et éblouissante ».

Dans « Solo faces », l’homme est montré dans sa solitude, la montagne est là, constante, réelle, dangereuse et pourtant attirante. Le héros errera de montagne en montagne, de femme à femme, aussi pour revenir ensuite à son point de départ : son amitié pour un autre homme féru lui aussi de montagne, mais qu’un jour quelque chose a séparé ; la fin est tragique, poignante, surprenante, très « cinématographique ».

C’est un réel plaisir de lecteur que de parcourir les livres de Salter, il faut cependant parfois admettre de divaguer, de se perdre comme l’auteur, dans des descriptions très poétiques et souvent étonnantes. Les grands problèmes sont abordés de façon surprenante, mais chaque fois « bien » abordés. Un très grand écrivain, à mon humble avis.

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 13 août 2010 5 13 /08 /Août /2010 11:53

    Raymond Radiguet est mort très jeune de la typhoïde, à 20 ans et 6 mois. Né en 1903, il eût une vie fulgurante. 3 jours avant de décéder, Cocteau recueille quelques mots : « Ecoutez, écoutez une chose terrible. Dans 3 jours je vais être fusillé par les soldats de Dieu. …/… L’ordre est donné. J’ai entendu l’ordre. …/… Il y a une couleur qui se promène et des gens cachés dans cette couleur. »

    Raymond Radiguet laisse 3 œuvres seulement vu son grand jeune âge :
* un recueil de poésie écrit entre 14 et 17 ans
* un roman « Le diable au corps » écrit entre 16 et 18 ans
* un second roman « le bal du comte d’Orgel » écrit entre 18 et 20 ans !

    On est stupéfait de cette précocité rimbaldienne ! J’aime tout chez cet auteur et ses poésies et les deux romans, et j’ai été particulièrement impressionné par le « bal du comte d’Orgel ». le roman n’est pas terminé à la mort de Radiguet et c’est Cocteau qui fignolera la fin mais en suivant les indications de son jeune disciple ("Cet élève qui devint mon maître"). C’est visiblement une autre version de "la princesse de Clèves", mais l’originalité est telle qu’on oublie rapidement ce parallèle ; « Le bal du comte d’Orgel » parle encore de ces fameux sujets qui m’intéressent :  la raison et la passion, les amours impossibles, le désir et la fidélité, l’amitié et la vertu, les études psychologiques … Le classicisme extrême de l’écriture de l’auteur peut surprendre vu l’âge de l ‘écrivain et peut paraitre un peu suranné, démodé, surtout quand on connait l’aspect très moderne et surréaliste de ses poèmes, un net côté avant-gardiste. Et pourtant l’utilisation du l’imparfait du subjonctif ne dénote pas dans ce court récit qui montre les méandres du cœur.

    Chaque phrase de Radiguet, quelque soit le contexte est pépite d’or et nul besoin de batte d’orpailleur pour la trouver !
Il laissa cette note à propos du « bal du comte d’Orgel » :
 « Roman où c’est la psychologie qui est romanesque. Le seul effort d’imagination est appliqué là, non aux évènements extérieurs, mais à l’analyse des sentiments.
Roman d’amour chaste, aussi scabreux que le roman le moins chaste. Style : genre mal écrit comme l’élégance doit avoir l’air mal habillée.
Côté « mondain ».
Atmosphère utile au déploiement de certains sentiments, mais ce n’est pas une peinture du monde : différence avec Proust. Le décor ne compte pas. »


    Gide dira grand bien de ce court roman : « Extraordinaire pureté de ce livre ; presque excessive. Cela tient de la gageure et de l'acrobatie. La réussite est à peu près parfaite. Bien supérieur au Grand Meaulnes.... »

«Les manoeuvres inconscientes d'une âme pure sont encore plus singulières que les combinaisons du vice.» RR in le bal du comte d'Orgel











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Jeudi 12 août 2010 4 12 /08 /Août /2010 20:36

        Je voudrais vous parler ici d’un écrivain singulier, peu connu et pourtant un de ceux que je considère comme un écrivain majeur : Jean Reverzy.

    Jean Reverzy est né en 1914, mort en 1959 à 45 ans. Il perd son père à la guerre alors qu’il n’a que 18 mois, lorsqu’il aura 4 ans il recevra la croix de guerre de son père délivré à titre posthume lors d’une cérémonie militaire. Imaginez la scène.
    En 1932 il commence des études de médecine, en 1940 il est obligé de démissionner de sa fonction d’interne pour attitude non conforme (propos et écrits anti-pétainistes).
    Il se mariera très vite et très mal, cherchant très rapidement à divorcer, or les nouvelles lois de Vichy interdisent le divorce et sa première femme ne cessera de le harceler durant toute sa vie (« un cas unique » dira un expert de la jurisprudence), cette dernière ayant une partie de sa famille dans le monde religieux, Reverzy deviendra brutalement très anticlérical et anti-théiste. En 1943 il est arrêté par la Gestapo puis relâché ; en 44 il rejoint le maquis dans la forêt de Tronçais. De 1945 à 1952 il partage son temps entre son métier de médecin généraliste (installation dans un quartier pauvre de Lyon) et ses voyages. En octobre 1952 après plusieurs mois passés en Océanie (un rêve d’adolescent et une passion pour Gauguin) et poussé par des angoisses sur la maladie et la mort, il se met à écrire.



Son premier roman est publié en 1954 « Le passage » chez Julliard ; c’est un succès immédiat, couronné par le prix Renaudot, Jean Reverzy a 40 ans passés. Le livre est maintes fois réédité.

En 1955 après des voyages en Hongrie et en Roumanie, il rompt avec le PCF.
En 1956 il publie « Place des angoisses », roman « lyonnais » où le narrateur est le médecin que sans doute Jean Reverzy est. Le succès est moins au rendez-vous.

En 1958 il publie son troisième livre « Corridor », roman inquiétant et expérimental mais qu’on ne peut pas relier au nouveau roman qui voit jour ces années-là. Il se lie d’amitié avec Charles Juliet, ce dernier lui consacrera un livre d’ailleurs. C’est à nouveau un relatif insuccès.

En 1959, il participe à un meeting pour la paix en Algérie, il meurt brutalement le lendemain, à 45 ans alors qu’il s’était atteler à « La vraie vie » roman écrit pour sa mère qu’il savait condamnée par un cancer. Il n’aura écrit « que » 4-5 ans.


    J’aurais pu vous parler du « passage » livre remarquable. Suite à une crise existentielle et un malaise profond où des idées de maladie mortelle le hantaient, Reverzy décide de partir en Océanie. Il voit cela comme une solution thérapeutique, en outre depuis l’adolescence il rêve de ces îles-là. Il sera déçu du voyage, et l’écriture sera la seconde étape de son voyage polynésien. Reverzy s’inspire de l’un de ses patients pour inventer le personnage de Palabaud, il puise aussi dans sa propre hypochondrie. Ce long récit magnifique parle de la maladie et de la mort ; sentant la mort proche, Palabaud veut regagner sa ville natale Lyon pour y mourir, il y rejoint son ancien ami médecin – le narrateur.
    Bien sûr, résumé ainsi cela est insuffisant, il s’agit bien de découvrir le passage entre la vie et la mort, l’écriture serait l’un de ces passages ; mais aussi encore la notion de « présence au monde »  si chère à Reverzy et à tant d’autres écrivains. Enfin bien sûr la qualité d’écriture de Reverzy qui rappelle un peu celle de Camus, une écriture rythmée, riche, brillante, très ample.


        Si « Le passage » est un livre extraordinaire, « Place des angoisses » n’est pas de reste, il y a d’ailleurs une continuité : on retrouve le médecin narrateur, son cabinet, la ville de Lyon, le Professeur. Alain Gerber dira cependant que même si Reverzy a composé deux fois le « même livre », il n’est guère possible de produire deux textes aussi différents. 
        Ce livre m’a toujours intrigué et perturbé, d’abord parce qu’il parle d’un métier que j’aurais souhaité parfois être mien (soigner des êtres humains, améliorer leurs conditions), d’autre part il parle de choses qui me sont chères : la mort, l’humanisme, l’empathie, la grandeur et la frivolité des êtres vivants, les indécisions de nos propres existences.
    Cela pourrait être la vie résumée de Reverzy : une sorte d’initiation médicale, le narrateur – médecin – espère devenir un « grand médecin hospitalier », il deviendra médecin des ouvriers et des pauvres dans un quartier triste de Lyon au nom ironique : « Sans-souci ». C’était la médecine d’autrefois, celle des années 50, bien pauvre en ressources techniques, mais si riche en humanisme ; même si le portrait que fait Reverzy d’un grand ponte lyonnais montre cependant les écarts monstrueux de cette médecine-là.
Dans ce grand roman on y parlera encore de la maladie, de la mort, des médecins, mais c’est aussi d’une méditation sur la vie et la mort, sur la pauvreté et les choses essentielles ; et tout cet aspect fusionnel est très bien décrit et révélé. On y sent là une humanité et une authenticité qu’on sait désormais révolues, d’un autre monde, d’un autre temps ; et puis la mélancolie des grandes villes, la solitude de l’homme dans son mysticisme laïque. Jean Reverzy était un écrivain exceptionnel.


Alain Gerber à propos de « Place des angoisses » :
« Vivre, c’est être poussé dans le dos par un violent harassement qui ne connait ni trêve, ni fin, ni remède – que la mort. Semblables au narrateur de ce livre, nous sommes tous peu ou prou des « épuisés infatigables ». Et voici, objet unique et scandaleux dans le panorama littéraire universel, le sublime roman de l’exténuation. »

De Jean-François, son fils : «  Reverzy s’engage, sans jamais l’affirmer, sur la voie d’un mystique laïque : son objet est sans cesse répété et clairement défini. La voie négative qu’opère l’acte d’écrire lui permet d’en retirer du réel la forme humaine et de peindre par les mots la pure présence du vivant, ou plus simplement du phénomène humain et de son passage entre vision et parole, regard et lettre.

    "Que m’importait d’ailleurs la mort des autres ! je commençais de connaitre la mienne : elle était au bout de ma longue patience. Et déjà, fort de mon expérience, m’adressant à un auteur à venir, hésitant devant sa première phrase, fraternellement, je lui donnais mon conseil : « Vous voulez écrire, apprenez à mourir. »

A l’heure d’une certaine régression de la forme romanesque, Jean Reverzy nous ouvre toujours une voie nouvelle et à accomplir dans ces lisières du verbe et du silence, de la noèse individuelle et de son parcours solitaire et d’une métanoèse qui crée un nouvel espace.

"Derrière moi il n’y a rien
En moi il n’y a rien
Devant moi, rien.
Quand j’ai voulu devenir écrivain, il a fallu que je me crée de toutes pièces un univers intérieur à partir de mon néant, pour le projeter sur le néant de la littérature."

Ce néant est un océan fertile, immense, inachevé et inachevable…

Enfin un passage de « Place des angoisses », de ces passages-là, une fois lues qui ne vous quittent plus guère.


« De même que le repas que m’offrit le professeur Joberton de Belleville, événement singulier de ma jeunesse, ma visite à Dupupet reste pour moi un sujet de méditation, d’étude, d’étonnement et parfois de crainte. Ma mémoire l’a simplifiée en quelques faits : ma brève attente dans les ténèbres où brillait la plaque de cuivre, l’exploration du bois rugueux, puis ma marche hardie, le début de la phrase immense accompagnant mon dialogue avec Dupupet, le silence soudain, l’auscultation du vieux mâle dont le thorax, frappé par mon index, résonnait comme le bois léger de la porte. Enfin le contact obscène et tentateur des trois billets. En me remémorant tout cela, il m’arrive de penser qu’une science est encore à naître qui se préoccupera de l’approche des vivants, de leur contact, de leur retrait, des mouvements de leurs corps et de leurs membres. Science qui serait celle de la solitude de l’homme et, par là, celle de l’homme même : c’est pourquoi elle n’ a encore tenté personne. Et le rêve seul est permis devant le mystère des forces qui attirent les êtres, les éloignent ou les immobilisent face à face, cependant que la pensée se contente de cette observation, sans conclusion ni profit pour l’intelligence, de sons articulés, de signes écrits, de gestes, de décharges, de regards, grâce auxquels semblent communiquer les âmes.
Je mourrai sans satisfaire la curiosité qui m’a tourmenté ; mais la curiosité vaut par sa seule existence ; ses questions n’ont pas besoin de réponse. Je ne saurai jamais pourquoi, après avoir frappé à la porte de deux êtres qui s’appelaient Dupupet, une heure durant je leur parlai, je le écoutai, je leur fis signe , alors que, sans paraître m’entendre et cependant en parfait accord avec moi, ils modulèrent le chant de leur langage. Après avoir pénétré dans l’intimité des vieillards, avec une facilité si grande qu’il me fallut des années de réflexion pour m’en étonner, je ne sentis plus de même : il y eut de ma part un progrès, non de compréhension, mais d’attitude. Je crois que la pauvreté de Dupupet, proche de la mienne, n’y fut pour rien ; mais le changement était en moi.
Je m’étais trouvé près d’un vieillard endormi, je l’avais réveillé ; nos voix s’étaient levées pour proclamer notre alliance, pendant que derrière nous une femme se signalait par une phrase sans fin. Je ne voulais rien comprendre, parce que rien d’humain ne se comprend, mais j’avais trouvé ma place au milieu des hommes. »



les oeuvres complètes de Jean Reverzy /
dans l'excellente collection Flammarion

à lire absolument !

Par the very famous french peterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Mercredi 21 juillet 2010 3 21 /07 /Juil /2010 21:25

" Le poète n'est rien d'autre qu'un homme solitaire dont la bouche brûlante nous


         convoque à travailler avec lui au travail d'être homme."           G.B.

 

 

Gabriel-Bounoure-marelles.

 

Gabriel Bounoure (1886-1969) est un écrivain et critique français, il n'a accepté - de son vivant - (et encore avec difficultés) de ne publier qu'un seul livre.

Ce fut "Marelles sur le parvis" .

Toute personne s'intéressant à la poésie doit lire ces lignes-là.

 

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« Il faudrait parler longuement d'un livre où se marient si heureusement l'intelligence et l'amour. En particulier de ces pages d'introduction qui comptent parmi les plus beaux textes qu'on ait consacrés au mystérieux pouvoir de la poésie » Philippe Jaccottet

 

« Ce qui caractérise ces études, c'est qu'elles sont l'oeuvre d'un critique averti, cultivé, scrupuleux, un critique qui, parlant de poésie, la dispense avec profusion. » Maurice Nadeau


« Rien de desséché ni d'aride dans ces pénétrantes investigations, mais un courant continu de métaphores qui font comprendre tout ce que les catégories de l'intelligence logique laissent échapper, et qui est pourtant l'essentiel. Ces métaphores jouent le rôle capital des mythes chez Platon qui savait bien que la meilleure des preuves est encore la preuve poétique. Ce livre nous restitue avec bonheur toute la splendeur mythique du poème, et le miracle est que le critique se fasse ici poète pour mieux éclairer l'objet de sa recherche et le sens de toute grande oeuvre de l'esprit. Aussi bien qu'un chef d'oeuvre critique, ce livre est un guide spirituel pour notre temps. » Henry Bouillier

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"C’est qu’en effet, si bien ajustés qu’ils soient dans le poème, ils y figurent moins pour fixer que pour durer que pour brûler, éclater, et en éclatant, dégager l’essence. Le privilège du langage sur toutes les autres matérialisations de l’esprit, c’est d’être si léger, si volatil, si inflammable. C’est un éther qu’une étincelle fait flamber. Au-dessus du corps du poème volent au moindre souffle les filles du feu, les volutes du désir. Cet holocauste des mots brûle dans la parabole du vieil Orient, la parabole du papillon qui disparaît dans la palpitation de la flamme – éblouissement où le désir s’extériorise et s’intériorise dans la même seconde."

« Chose d’âme (*) ou chose d’imagination (**), voilà pourquoi la poésie enveloppe mille contraires, est tissue d’ambiguïtés et d’antinomies (car tout ce qui est de l’imagination ou de l’âme est un mixte). La poésie charrie les inconciliables et les concilie ; elle avance continuellement sur les lisières de l’impossible. Elle découvre dans l’imaginaire la manifestation de l’être ; elle s’égare dans la dialectique de l’éros, tantôt pleine de défis orgueilleux, tantôt cédant à des extases d’humilité. Elle est médiation toujours espérée, toujours fuyante. Elle part à la découverte du réel absolu et n’obtient qu’une seconde de tangence éblouissante. Tantôt elle rêve et chevauche le tourbillon des apparences, tantôt elle nous comble de plénitude. Etonnante nature, celle du poème et si peu naturelle ! Il mêle la paresse et la folie érotique au génie sévère du travail, le retrait où la conscience se sépare des choses et l’élan de participation qui la fusionne avec elles, l’activité et la passivité, le songe et le calcul, l’absence et la présence, le goût de la vie sauvage et l’extrême raffinement. La poésie révèle la fécondité de la négation, la vie spirituelle qui sort de la mort. Elle ouvre les espaces d’une pensée où le même et l’autre se rejoignent, où l’un et le multiple ne sont plus séparés, où le jour et la nuit cessent d’être contradictoires. Tout grand poème est ainsi une testimoniale de la situation totale de l’homme : il est le lieu où les énergies de l’univers montent vers le langage. C’est l’honneur de la poésie, en notre temps, que de mener cette aventure impossible qui veut, malgré tous les interdits, transformer notre être-là d’un jour en une parole lumineuse axée sur quelque éternité. A la pointe de notre culture elle pose tous les problèmes, - sans y apporter d’autre solution que le poème lui-même. Mais c’est bien ainsi. Tenons donc le poème moderne à la fois pour une énigme et pour une des situations les plus révélatrices et les plus éclairantes de la condition d’homme. »  

 

Gabriel Bounoure 1958

(*) Jouve

(**) Breton

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 7 mai 2010 5 07 /05 /Mai /2010 22:20

« en réalité, il existe deux sortes de vie, selon la formule de Viri : celle que les gens croient que vous menez, et l’autre ».


   Attention, « Light years » paru en 1975 et traduit en français par « Un bonheur parfait » est un livre atypique dans son écriture et sa linéarité parlant d’un sujet pourtant bateau : le couple marié, comment accepter ou refuser sa (ses) liberté (s), le temps qui passe, les amis, les amours aussi ; ce livre est un régal.

 

un bonheur parfait


   « Un bonheur parfait » est D'ABORD incroyablement bien écrit, J. Salter est un adepte des phrases courtes, des descriptions d'une efficacité invraisemblable ; à petites touches pointillistes, il nous montre la très lente déchéance d'un couple qui a tout pour réussir : une belle situation, de l'intelligence, de la sensibilité, de la culture, de la beauté, des amis, de la jeunesse et deux petites filles charmantes. Oui, mais voilà le temps passe, l'un veut réussir dans son métier et tombe amoureux comme seuls les hommes savent le faire c'est à dire avec immaturité, fierté et jalousie ; elle, cherche quelque part sa liberté, liberté totale, sexuelle elle aussi, mais aussi vivre "sa" vie propre ; plus tard il s'éloigneront alors qu'ils s'entendent parfaitement (aucune scène de brouille), finalement juste insatisfaits de ce monde familial, de cette vie qui bien sûr avec le temps passant devient une vie « comme tout le monde », un peu monotone, pleine de frustrations, loin des idéaux de la jeunesse.

   Viri est architecte, brillant et beau ; Nedra est belle et intelligente, inaccessible aux autres hommes semble-t-il, mère comblée. Couple parfait des années 70. Ils vivent près de New York, reçoivent beaucoup, cherchent une vie sociale ou sociétale idéales. Deux petites filles « parfaites », un chien présent. C'est un roman terrible dont on ne sort pas indemne. Jeunes amoureux, jeunes mariés, fuyez ce livre magistral !
   La dégradation des relations est subtile, par petits à-coups légers, elle n’en est pas moins profonde, même si entre Viri et Nedra se sont installées une confiance et une amitié à toute épreuve. Je n’en dis pas plus pour ne pas gêner le bonheur de votre lecture…L’équilibre fragile maintenu depuis longtemps va se rompre mais en douceur. C’est l’apprentissage des renoncements. C’est aussi, l’âge aidant, la vie qui devient une attente, une attente de quoi, personne ne sait réellement, oh ! la mort bien sûr, mais aussi autre chose, l’attente de celui ou celle qui n’attend plus rien. Faut-il se satisfaire de ce que l’on possède, alors que l’on sait tous qu’il y a toujours mieux ; ou doit-on se « résigner » et accepter juste ces petits bonheurs sans chercher de passions plus fortes ; les enfants comptent cependant et il y a de très belles pages d’amour filial dans ce livre étonnant. Mais le mariage ? Le mariage est une prison dit Nedra. Que devient la place de l’individu dans le couple ? Fusion ? Destruction ?


   Vous serez cependant surpris par deux choses : le style parfait de cet écrivain, c’est tellement bien écrit et descriptif que les premières pages peuvent sembler difficiles (apparemment cela gêne certains lecteurs) (cela me rappelle Pasternak) ; d’autre part on passe de personnages en personnages sans réelle cassure, sans passage de paragraphes et comme H. Murakami dans l’extraordinaire « Chroniques de l’oiseau à ressort », on s’attache à plein de personnages secondaires lesquels finalement disparaîtront du schéma narratif « comme dans la vraie vie ».

J.Salter
James Salter définitivement l'un des plus grands et ce livre atypique et étonnant est un vrai chef d'oeuvre !! C’est un écrivain qui publie peu, et comme P. Auster ce sont les Européens qui l’ont fait réellement connaître. Depuis chacun s’accorde pour dire qu’il est un écrivain majeur. Il est passé il y a peu à « La grande librairie » sur France 5. Il décida un jour d’écrire «pour lutter contre la vie qui s'en va petit à petit».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extraits du livre :


"Leur vie est mystérieuse. Pareille à une forêt. De loin, elle semble posséder une unité, on peut l’embrasser du regard, la décrire, mais, de près, elle commence à se diviser en fragments d’ombre et de lumière, sa densité vous aveugle. A l’intérieur, il n’y a pas de forme, juste une prodigieuse quantité de détails disséminés : sons exotiques, flaques de soleil, feuillage, arbres tombés, petits animaux qui s’enfuient au craquement d’un rameau, insectes, silence, fleurs. Et toute cette texture solidaire, entremêlée, est une illusion. En réalité, il existe deux sortes de vies, selon la formule de Viri : celle que les gens croient que vous menez, et l’autre. Et c’est l’autre qui pose des problèmes, et que nous désirons ardemment voir".

.../...


"Il n’existe pas de vie complète, seulement des fragments. Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts. Pourtant, cette fuite, ce flux de rencontres, ces luttes, ces rêves ... il faut être une créature non pensante, comme la tortue. Etre résolu, aveugle. Car, tout ce que nous entreprenons, et même ce que nous ne faisons pas, nous empêche d’agir à l’opposé. Les actes détruisent leurs alternatives, c’est cela, le paradoxe. De sorte que la vie est une question de choix – chacun est définitif et sans grandes conséquences, comme le geste de jeter des galets dans la mer. Nous avons eu des enfants, pensa-t-il ; nous ne pourrons jamais être un couple sans enfants. Nous avons été modérés, nous ne saurons jamais ce que c’est que de brûler la chandelle par les deux bouts".

.../...


« La liberté dont elle parlait, c’était la conquête de soi. Ce n’était pas un état naturel. Ne la connaissent que ceux qui voulaient tout risquer pour y parvenir, et se rendaient compte que sans elle, la vie n’est qu’une succession d’appétits, jusqu’au jour où les dents vous manquent. »

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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