ici :

some words :

"Le poète est un archer qui tire dans le noir." - Salah Stétié -

"In a place far away from anyone or anywhere, I drifted off for a moment." -- Haruki Murakami --


"Être poète n'est pas une ambition que j'ai. C'est ma façon à moi d'être seul."   -- Fernando Pessoa --

"Ca va tellement mal aujourd'hui que je vais écrire un poème. Je m'en fiche ; n'importe quel poème, ce poème." -- Richard Brautigan --

"J'écris à cause du feu dans ma tête et de la mort qu'il faut nier."
Jacques Bertin

"O mon passé d'enfance,
pantin qu'on m'a cassé."
Fernando Pessoa


« La mort c’est l’infini des plaines
et la vie la fuite des collines. »
Joseph Brodsky



" LA GRANDE FORCE EST LE DESIR "
(Guillaume Apollinaire)



"Quand je dis « je », je désigne par là une chose absolument unique,
à ne pas confondre avec une autre."
Ugo Betti

"Le sens trop précis
rature
ta vague littérature"
Stéphane Mallarmé


" Je ne suis pas moi ni un autre

Je suis quelque chose d’intermédiaire :
Un pilier du pont d’ennui
qui s’étend de moi vers l’autre. "
Mario de Sa-Carneiro

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Livres Coup de coeur

Vendredi 13 août 2010 5 13 /08 /2010 11:53

    Raymond Radiguet est mort très jeune de la typhoïde, à 20 ans et 6 mois. Né en 1903, il eût une vie fulgurante. 3 jours avant de décéder, Cocteau recueille quelques mots : « Ecoutez, écoutez une chose terrible. Dans 3 jours je vais être fusillé par les soldats de Dieu. …/… L’ordre est donné. J’ai entendu l’ordre. …/… Il y a une couleur qui se promène et des gens cachés dans cette couleur. »

    Raymond Radiguet laisse 3 œuvres seulement vu son grand jeune âge :
* un recueil de poésie écrit entre 14 et 17 ans
* un roman « Le diable au corps » écrit entre 16 et 18 ans
* un second roman « le bal du comte d’Orgel » écrit entre 18 et 20 ans !

    On est stupéfait de cette précocité rimbaldienne ! J’aime tout chez cet auteur et ses poésies et les deux romans, et j’ai été particulièrement impressionné par le « bal du comte d’Orgel ». le roman n’est pas terminé à la mort de Radiguet et c’est Cocteau qui fignolera la fin mais en suivant les indications de son jeune disciple ("Cet élève qui devint mon maître"). C’est visiblement une autre version de "la princesse de Clèves", mais l’originalité est telle qu’on oublie rapidement ce parallèle ; « Le bal du comte d’Orgel » parle encore de ces fameux sujets qui m’intéressent :  la raison et la passion, les amours impossibles, le désir et la fidélité, l’amitié et la vertu, les études psychologiques … Le classicisme extrême de l’écriture de l’auteur peut surprendre vu l’âge de l ‘écrivain et peut paraitre un peu suranné, démodé, surtout quand on connait l’aspect très moderne et surréaliste de ses poèmes, un net côté avant-gardiste. Et pourtant l’utilisation du l’imparfait du subjonctif ne dénote pas dans ce court récit qui montre les méandres du cœur.

    Chaque phrase de Radiguet, quelque soit le contexte est pépite d’or et nul besoin de batte d’orpailleur pour la trouver !
Il laissa cette note à propos du « bal du comte d’Orgel » :
 « Roman où c’est la psychologie qui est romanesque. Le seul effort d’imagination est appliqué là, non aux évènements extérieurs, mais à l’analyse des sentiments.
Roman d’amour chaste, aussi scabreux que le roman le moins chaste. Style : genre mal écrit comme l’élégance doit avoir l’air mal habillée.
Côté « mondain ».
Atmosphère utile au déploiement de certains sentiments, mais ce n’est pas une peinture du monde : différence avec Proust. Le décor ne compte pas. »


    Gide dira grand bien de ce court roman : « Extraordinaire pureté de ce livre ; presque excessive. Cela tient de la gageure et de l'acrobatie. La réussite est à peu près parfaite. Bien supérieur au Grand Meaulnes.... »

«Les manoeuvres inconscientes d'une âme pure sont encore plus singulières que les combinaisons du vice.» RR in le bal du comte d'Orgel











Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Jeudi 12 août 2010 4 12 /08 /2010 20:36

        Je voudrais vous parler ici d’un écrivain singulier, peu connu et pourtant un de ceux que je considère comme un écrivain majeur : Jean Reverzy.

    Jean Reverzy est né en 1914, mort en 1959 à 45 ans. Il perd son père à la guerre alors qu’il n’a que 18 mois, lorsqu’il aura 4 ans il recevra la croix de guerre de son père délivré à titre posthume lors d’une cérémonie militaire. Imaginez la scène.
    En 1932 il commence des études de médecine, en 1940 il est obligé de démissionner de sa fonction d’interne pour attitude non conforme (propos et écrits anti-pétainistes).
    Il se mariera très vite et très mal, cherchant très rapidement à divorcer, or les nouvelles lois de Vichy interdisent le divorce et sa première femme ne cessera de le harceler durant toute sa vie (« un cas unique » dira un expert de la jurisprudence), cette dernière ayant une partie de sa famille dans le monde religieux, Reverzy deviendra brutalement très anticlérical et anti-théiste. En 1943 il est arrêté par la Gestapo puis relâché ; en 44 il rejoint le maquis dans la forêt de Tronçais. De 1945 à 1952 il partage son temps entre son métier de médecin généraliste (installation dans un quartier pauvre de Lyon) et ses voyages. En octobre 1952 après plusieurs mois passés en Océanie (un rêve d’adolescent et une passion pour Gauguin) et poussé par des angoisses sur la maladie et la mort, il se met à écrire.



Son premier roman est publié en 1954 « Le passage » chez Julliard ; c’est un succès immédiat, couronné par le prix Renaudot, Jean Reverzy a 40 ans passés. Le livre est maintes fois réédité.

En 1955 après des voyages en Hongrie et en Roumanie, il rompt avec le PCF.
En 1956 il publie « Place des angoisses », roman « lyonnais » où le narrateur est le médecin que sans doute Jean Reverzy est. Le succès est moins au rendez-vous.

En 1958 il publie son troisième livre « Corridor », roman inquiétant et expérimental mais qu’on ne peut pas relier au nouveau roman qui voit jour ces années-là. Il se lie d’amitié avec Charles Juliet, ce dernier lui consacrera un livre d’ailleurs. C’est à nouveau un relatif insuccès.

En 1959, il participe à un meeting pour la paix en Algérie, il meurt brutalement le lendemain, à 45 ans alors qu’il s’était atteler à « La vraie vie » roman écrit pour sa mère qu’il savait condamnée par un cancer. Il n’aura écrit « que » 4-5 ans.


    J’aurais pu vous parler du « passage » livre remarquable. Suite à une crise existentielle et un malaise profond où des idées de maladie mortelle le hantaient, Reverzy décide de partir en Océanie. Il voit cela comme une solution thérapeutique, en outre depuis l’adolescence il rêve de ces îles-là. Il sera déçu du voyage, et l’écriture sera la seconde étape de son voyage polynésien. Reverzy s’inspire de l’un de ses patients pour inventer le personnage de Palabaud, il puise aussi dans sa propre hypochondrie. Ce long récit magnifique parle de la maladie et de la mort ; sentant la mort proche, Palabaud veut regagner sa ville natale Lyon pour y mourir, il y rejoint son ancien ami médecin – le narrateur.
    Bien sûr, résumé ainsi cela est insuffisant, il s’agit bien de découvrir le passage entre la vie et la mort, l’écriture serait l’un de ces passages ; mais aussi encore la notion de « présence au monde »  si chère à Reverzy et à tant d’autres écrivains. Enfin bien sûr la qualité d’écriture de Reverzy qui rappelle un peu celle de Camus, une écriture rythmée, riche, brillante, très ample.


        Si « Le passage » est un livre extraordinaire, « Place des angoisses » n’est pas de reste, il y a d’ailleurs une continuité : on retrouve le médecin narrateur, son cabinet, la ville de Lyon, le Professeur. Alain Gerber dira cependant que même si Reverzy a composé deux fois le « même livre », il n’est guère possible de produire deux textes aussi différents. 
        Ce livre m’a toujours intrigué et perturbé, d’abord parce qu’il parle d’un métier que j’aurais souhaité parfois être mien (soigner des êtres humains, améliorer leurs conditions), d’autre part il parle de choses qui me sont chères : la mort, l’humanisme, l’empathie, la grandeur et la frivolité des êtres vivants, les indécisions de nos propres existences.
    Cela pourrait être la vie résumée de Reverzy : une sorte d’initiation médicale, le narrateur – médecin – espère devenir un « grand médecin hospitalier », il deviendra médecin des ouvriers et des pauvres dans un quartier triste de Lyon au nom ironique : « Sans-souci ». C’était la médecine d’autrefois, celle des années 50, bien pauvre en ressources techniques, mais si riche en humanisme ; même si le portrait que fait Reverzy d’un grand ponte lyonnais montre cependant les écarts monstrueux de cette médecine-là.
Dans ce grand roman on y parlera encore de la maladie, de la mort, des médecins, mais c’est aussi d’une méditation sur la vie et la mort, sur la pauvreté et les choses essentielles ; et tout cet aspect fusionnel est très bien décrit et révélé. On y sent là une humanité et une authenticité qu’on sait désormais révolues, d’un autre monde, d’un autre temps ; et puis la mélancolie des grandes villes, la solitude de l’homme dans son mysticisme laïque. Jean Reverzy était un écrivain exceptionnel.


Alain Gerber à propos de « Place des angoisses » :
« Vivre, c’est être poussé dans le dos par un violent harassement qui ne connait ni trêve, ni fin, ni remède – que la mort. Semblables au narrateur de ce livre, nous sommes tous peu ou prou des « épuisés infatigables ». Et voici, objet unique et scandaleux dans le panorama littéraire universel, le sublime roman de l’exténuation. »

De Jean-François, son fils : «  Reverzy s’engage, sans jamais l’affirmer, sur la voie d’un mystique laïque : son objet est sans cesse répété et clairement défini. La voie négative qu’opère l’acte d’écrire lui permet d’en retirer du réel la forme humaine et de peindre par les mots la pure présence du vivant, ou plus simplement du phénomène humain et de son passage entre vision et parole, regard et lettre.

    "Que m’importait d’ailleurs la mort des autres ! je commençais de connaitre la mienne : elle était au bout de ma longue patience. Et déjà, fort de mon expérience, m’adressant à un auteur à venir, hésitant devant sa première phrase, fraternellement, je lui donnais mon conseil : « Vous voulez écrire, apprenez à mourir. »

A l’heure d’une certaine régression de la forme romanesque, Jean Reverzy nous ouvre toujours une voie nouvelle et à accomplir dans ces lisières du verbe et du silence, de la noèse individuelle et de son parcours solitaire et d’une métanoèse qui crée un nouvel espace.

"Derrière moi il n’y a rien
En moi il n’y a rien
Devant moi, rien.
Quand j’ai voulu devenir écrivain, il a fallu que je me crée de toutes pièces un univers intérieur à partir de mon néant, pour le projeter sur le néant de la littérature."

Ce néant est un océan fertile, immense, inachevé et inachevable…

Enfin un passage de « Place des angoisses », de ces passages-là, une fois lues qui ne vous quittent plus guère.


« De même que le repas que m’offrit le professeur Joberton de Belleville, événement singulier de ma jeunesse, ma visite à Dupupet reste pour moi un sujet de méditation, d’étude, d’étonnement et parfois de crainte. Ma mémoire l’a simplifiée en quelques faits : ma brève attente dans les ténèbres où brillait la plaque de cuivre, l’exploration du bois rugueux, puis ma marche hardie, le début de la phrase immense accompagnant mon dialogue avec Dupupet, le silence soudain, l’auscultation du vieux mâle dont le thorax, frappé par mon index, résonnait comme le bois léger de la porte. Enfin le contact obscène et tentateur des trois billets. En me remémorant tout cela, il m’arrive de penser qu’une science est encore à naître qui se préoccupera de l’approche des vivants, de leur contact, de leur retrait, des mouvements de leurs corps et de leurs membres. Science qui serait celle de la solitude de l’homme et, par là, celle de l’homme même : c’est pourquoi elle n’ a encore tenté personne. Et le rêve seul est permis devant le mystère des forces qui attirent les êtres, les éloignent ou les immobilisent face à face, cependant que la pensée se contente de cette observation, sans conclusion ni profit pour l’intelligence, de sons articulés, de signes écrits, de gestes, de décharges, de regards, grâce auxquels semblent communiquer les âmes.
Je mourrai sans satisfaire la curiosité qui m’a tourmenté ; mais la curiosité vaut par sa seule existence ; ses questions n’ont pas besoin de réponse. Je ne saurai jamais pourquoi, après avoir frappé à la porte de deux êtres qui s’appelaient Dupupet, une heure durant je leur parlai, je le écoutai, je leur fis signe , alors que, sans paraître m’entendre et cependant en parfait accord avec moi, ils modulèrent le chant de leur langage. Après avoir pénétré dans l’intimité des vieillards, avec une facilité si grande qu’il me fallut des années de réflexion pour m’en étonner, je ne sentis plus de même : il y eut de ma part un progrès, non de compréhension, mais d’attitude. Je crois que la pauvreté de Dupupet, proche de la mienne, n’y fut pour rien ; mais le changement était en moi.
Je m’étais trouvé près d’un vieillard endormi, je l’avais réveillé ; nos voix s’étaient levées pour proclamer notre alliance, pendant que derrière nous une femme se signalait par une phrase sans fin. Je ne voulais rien comprendre, parce que rien d’humain ne se comprend, mais j’avais trouvé ma place au milieu des hommes. »



les oeuvres complètes de Jean Reverzy /
dans l'excellente collection Flammarion

à lire absolument !

Par the very famous french peterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Mercredi 21 juillet 2010 3 21 /07 /2010 21:25

" Le poète n'est rien d'autre qu'un homme solitaire dont la bouche brûlante nous


         convoque à travailler avec lui au travail d'être homme."           G.B.

 

 

Gabriel-Bounoure-marelles.

 

Gabriel Bounoure (1886-1969) est un écrivain et critique français, il n'a accepté - de son vivant - (et encore avec difficultés) de ne publier qu'un seul livre.

Ce fut "Marelles sur le parvis" .

Toute personne s'intéressant à la poésie doit lire ces lignes-là.

 

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« Il faudrait parler longuement d'un livre où se marient si heureusement l'intelligence et l'amour. En particulier de ces pages d'introduction qui comptent parmi les plus beaux textes qu'on ait consacrés au mystérieux pouvoir de la poésie » Philippe Jaccottet

 

« Ce qui caractérise ces études, c'est qu'elles sont l'oeuvre d'un critique averti, cultivé, scrupuleux, un critique qui, parlant de poésie, la dispense avec profusion. » Maurice Nadeau


« Rien de desséché ni d'aride dans ces pénétrantes investigations, mais un courant continu de métaphores qui font comprendre tout ce que les catégories de l'intelligence logique laissent échapper, et qui est pourtant l'essentiel. Ces métaphores jouent le rôle capital des mythes chez Platon qui savait bien que la meilleure des preuves est encore la preuve poétique. Ce livre nous restitue avec bonheur toute la splendeur mythique du poème, et le miracle est que le critique se fasse ici poète pour mieux éclairer l'objet de sa recherche et le sens de toute grande oeuvre de l'esprit. Aussi bien qu'un chef d'oeuvre critique, ce livre est un guide spirituel pour notre temps. » Henry Bouillier

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"C’est qu’en effet, si bien ajustés qu’ils soient dans le poème, ils y figurent moins pour fixer que pour durer que pour brûler, éclater, et en éclatant, dégager l’essence. Le privilège du langage sur toutes les autres matérialisations de l’esprit, c’est d’être si léger, si volatil, si inflammable. C’est un éther qu’une étincelle fait flamber. Au-dessus du corps du poème volent au moindre souffle les filles du feu, les volutes du désir. Cet holocauste des mots brûle dans la parabole du vieil Orient, la parabole du papillon qui disparaît dans la palpitation de la flamme – éblouissement où le désir s’extériorise et s’intériorise dans la même seconde."

« Chose d’âme (*) ou chose d’imagination (**), voilà pourquoi la poésie enveloppe mille contraires, est tissue d’ambiguïtés et d’antinomies (car tout ce qui est de l’imagination ou de l’âme est un mixte). La poésie charrie les inconciliables et les concilie ; elle avance continuellement sur les lisières de l’impossible. Elle découvre dans l’imaginaire la manifestation de l’être ; elle s’égare dans la dialectique de l’éros, tantôt pleine de défis orgueilleux, tantôt cédant à des extases d’humilité. Elle est médiation toujours espérée, toujours fuyante. Elle part à la découverte du réel absolu et n’obtient qu’une seconde de tangence éblouissante. Tantôt elle rêve et chevauche le tourbillon des apparences, tantôt elle nous comble de plénitude. Etonnante nature, celle du poème et si peu naturelle ! Il mêle la paresse et la folie érotique au génie sévère du travail, le retrait où la conscience se sépare des choses et l’élan de participation qui la fusionne avec elles, l’activité et la passivité, le songe et le calcul, l’absence et la présence, le goût de la vie sauvage et l’extrême raffinement. La poésie révèle la fécondité de la négation, la vie spirituelle qui sort de la mort. Elle ouvre les espaces d’une pensée où le même et l’autre se rejoignent, où l’un et le multiple ne sont plus séparés, où le jour et la nuit cessent d’être contradictoires. Tout grand poème est ainsi une testimoniale de la situation totale de l’homme : il est le lieu où les énergies de l’univers montent vers le langage. C’est l’honneur de la poésie, en notre temps, que de mener cette aventure impossible qui veut, malgré tous les interdits, transformer notre être-là d’un jour en une parole lumineuse axée sur quelque éternité. A la pointe de notre culture elle pose tous les problèmes, - sans y apporter d’autre solution que le poème lui-même. Mais c’est bien ainsi. Tenons donc le poème moderne à la fois pour une énigme et pour une des situations les plus révélatrices et les plus éclairantes de la condition d’homme. »  

 

Gabriel Bounoure 1958

(*) Jouve

(**) Breton

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 7 mai 2010 5 07 /05 /2010 22:20

« en réalité, il existe deux sortes de vie, selon la formule de Viri : celle que les gens croient que vous menez, et l’autre ».


   Attention, « Light years » paru en 1975 et traduit en français par « Un bonheur parfait » est un livre atypique dans son écriture et sa linéarité parlant d’un sujet pourtant bateau : le couple marié, comment accepter ou refuser sa (ses) liberté (s), le temps qui passe, les amis, les amours aussi ; ce livre est un régal.

 

un bonheur parfait


   « Un bonheur parfait » est D'ABORD incroyablement bien écrit, J. Salter est un adepte des phrases courtes, des descriptions d'une efficacité invraisemblable ; à petites touches pointillistes, il nous montre la très lente déchéance d'un couple qui a tout pour réussir : une belle situation, de l'intelligence, de la sensibilité, de la culture, de la beauté, des amis, de la jeunesse et deux petites filles charmantes. Oui, mais voilà le temps passe, l'un veut réussir dans son métier et tombe amoureux comme seuls les hommes savent le faire c'est à dire avec immaturité, fierté et jalousie ; elle, cherche quelque part sa liberté, liberté totale, sexuelle elle aussi, mais aussi vivre "sa" vie propre ; plus tard il s'éloigneront alors qu'ils s'entendent parfaitement (aucune scène de brouille), finalement juste insatisfaits de ce monde familial, de cette vie qui bien sûr avec le temps passant devient une vie « comme tout le monde », un peu monotone, pleine de frustrations, loin des idéaux de la jeunesse.

   Viri est architecte, brillant et beau ; Nedra est belle et intelligente, inaccessible aux autres hommes semble-t-il, mère comblée. Couple parfait des années 70. Ils vivent près de New York, reçoivent beaucoup, cherchent une vie sociale ou sociétale idéales. Deux petites filles « parfaites », un chien présent. C'est un roman terrible dont on ne sort pas indemne. Jeunes amoureux, jeunes mariés, fuyez ce livre magistral !
   La dégradation des relations est subtile, par petits à-coups légers, elle n’en est pas moins profonde, même si entre Viri et Nedra se sont installées une confiance et une amitié à toute épreuve. Je n’en dis pas plus pour ne pas gêner le bonheur de votre lecture…L’équilibre fragile maintenu depuis longtemps va se rompre mais en douceur. C’est l’apprentissage des renoncements. C’est aussi, l’âge aidant, la vie qui devient une attente, une attente de quoi, personne ne sait réellement, oh ! la mort bien sûr, mais aussi autre chose, l’attente de celui ou celle qui n’attend plus rien. Faut-il se satisfaire de ce que l’on possède, alors que l’on sait tous qu’il y a toujours mieux ; ou doit-on se « résigner » et accepter juste ces petits bonheurs sans chercher de passions plus fortes ; les enfants comptent cependant et il y a de très belles pages d’amour filial dans ce livre étonnant. Mais le mariage ? Le mariage est une prison dit Nedra. Que devient la place de l’individu dans le couple ? Fusion ? Destruction ?


   Vous serez cependant surpris par deux choses : le style parfait de cet écrivain, c’est tellement bien écrit et descriptif que les premières pages peuvent sembler difficiles (apparemment cela gêne certains lecteurs) (cela me rappelle Pasternak) ; d’autre part on passe de personnages en personnages sans réelle cassure, sans passage de paragraphes et comme H. Murakami dans l’extraordinaire « Chroniques de l’oiseau à ressort », on s’attache à plein de personnages secondaires lesquels finalement disparaîtront du schéma narratif « comme dans la vraie vie ».

J.Salter
James Salter définitivement l'un des plus grands et ce livre atypique et étonnant est un vrai chef d'oeuvre !! C’est un écrivain qui publie peu, et comme P. Auster ce sont les Européens qui l’ont fait réellement connaître. Depuis chacun s’accorde pour dire qu’il est un écrivain majeur. Il est passé il y a peu à « La grande librairie » sur France 5. Il décida un jour d’écrire «pour lutter contre la vie qui s'en va petit à petit».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extraits du livre :


"Leur vie est mystérieuse. Pareille à une forêt. De loin, elle semble posséder une unité, on peut l’embrasser du regard, la décrire, mais, de près, elle commence à se diviser en fragments d’ombre et de lumière, sa densité vous aveugle. A l’intérieur, il n’y a pas de forme, juste une prodigieuse quantité de détails disséminés : sons exotiques, flaques de soleil, feuillage, arbres tombés, petits animaux qui s’enfuient au craquement d’un rameau, insectes, silence, fleurs. Et toute cette texture solidaire, entremêlée, est une illusion. En réalité, il existe deux sortes de vies, selon la formule de Viri : celle que les gens croient que vous menez, et l’autre. Et c’est l’autre qui pose des problèmes, et que nous désirons ardemment voir".

.../...


"Il n’existe pas de vie complète, seulement des fragments. Nous sommes nés pour ne rien avoir, pour que tout file entre nos doigts. Pourtant, cette fuite, ce flux de rencontres, ces luttes, ces rêves ... il faut être une créature non pensante, comme la tortue. Etre résolu, aveugle. Car, tout ce que nous entreprenons, et même ce que nous ne faisons pas, nous empêche d’agir à l’opposé. Les actes détruisent leurs alternatives, c’est cela, le paradoxe. De sorte que la vie est une question de choix – chacun est définitif et sans grandes conséquences, comme le geste de jeter des galets dans la mer. Nous avons eu des enfants, pensa-t-il ; nous ne pourrons jamais être un couple sans enfants. Nous avons été modérés, nous ne saurons jamais ce que c’est que de brûler la chandelle par les deux bouts".

.../...


« La liberté dont elle parlait, c’était la conquête de soi. Ce n’était pas un état naturel. Ne la connaissent que ceux qui voulaient tout risquer pour y parvenir, et se rendaient compte que sans elle, la vie n’est qu’une succession d’appétits, jusqu’au jour où les dents vous manquent. »

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Jeudi 15 avril 2010 4 15 /04 /2010 09:38

apnées-Choplin

 

 

 

  Hydrante, piorne, suivez-moi-jeune-homme, quimboiseur, mastroquet, goberger, gaupe, quinaud, girie, bachique, fidéisme, ponceau, morganatique,friselis, cimaise, cipres, myrmidon, nicodème, accordailles, piaculaire, pateline, bornoyer, verbigération, spicilège, acrotère, nixe, joran, rebuse, cramine, portefaix, flamberge, prosode, alacrité, écoumène, mafflu …..

  Voici quelques mots rares ou peu inconnus que vous lirez et découvrirez dans l’excellent « Apnées » d’Antoine Choplin.
Les petits livres de cet excellent auteur sont toujours très agréables à lire, en outre il a l’élégance d’écrire de tout petits livres, et j’aime particulièrement ces livres qui ne se moquent pas de leur lecteur ; je méprise en effet tous ces mauvais écrivains qui écrivent des livres de 400-500 pages pour faire du fric et justifier les royalties démesurés que certaines maisons d’édition pensent leurs devoir.

Mais « Apnées » sort du lot et dans la forme et dans le fond.
Pour la forme c’est merveilleusement écrit, avec beaucoup d’humour, d’inventions, c’est délicieux, une quasi perfection . Choplin atteint là le sommet de son art dans la concision et dans le choix à chaque fois, du mot juste.
Pour le fond, l’histoire est adorable : un lexicographe zélé et apnéiste (passionné de dictionnaires) tombe en panne de voiture tout près d’un petit village : Plan-Les-Ouates. Ayant l'après-midi à perdre avant la réparation de sa voiture, le héros décide de suivre quelqu’un afin de découvrir ce pittoresque village suisse. Finalement il suivra une jeune femme portant un appareil photo.
La suite est un délice.

 

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Félicitations à « La fosse aux ours » petit éditeur lyonnais qui publie de bien beaux auteurs. (je viens de lire « Sébastien » de Jean-Pierre Spilmont, très agréable aussi.)

 

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"Alors qu'il se rend au bord d'un lac pour une séance d'apnée (discipline âpre, exigeante et de faible profit), un homme est victime d'une panne de voiture et échoue à Plan-les-Ouates, bourgade qu'il ne connaît pas.
Ainsi, dans l'attente d'une réparation, s'ouvrent à lui quelques heures d'une vacuité parfaite dans un espace vierge de tout repère. Embarrassé par cette liberté inopinée - que faire de ce temps ? Pourquoi se diriger ici plutôt que là -, il décide de confier son itinéraire à celui d'une femme dont il entreprend la filature. Le récit de cet homme, avec son appétit des mots, est singulier et témoigne d'un lien ambigu à la complexité du monde qui l'entoure : sa passion ludique pour la lexicographie serait une manière de tenter de l'embrasser ; son besoin d'apnée, le signe d'une incapacité à le faire."                                            4ième de couverture

 

le début :

"Les jours précédents, le joran avait soufflé fort, flanquant au pays un bon coup de rebuse.
De cet hiver mollasse, ce fut l'ultime ruade.
Et aujourd'hui, ce que l'on flairait à l'avant des brumes encore voyageuses, c'était surtout cet air neuf et pépiant avec une verve retrouvée, dissipant toute menace d'un retour de cramine.
Bref, le printemps commençait à pousser ses pions.
J'étais de sortie.
Enfin, de sortie.
 
Dans l'habitacle, une odeur de chaud.
J'ouvris la vitre, mis le coude à la portière, un peu le nez aussi. A l'extérieur, c'était pire encore. Les pots d'échappement rendaient de petits cumulus noirâtres et les avertisseurs, une polyphonie énergique et plutôt atonale.
 
En vérité, j'étais salement englué dans un embouteillage.
J'avais hésité avant de renoncer au contournement autoroutier de Genève. Finalement, j'avais cédé à l'appel d'une trajectoire aux apparences optimales, joliment tangentielle à la pointe sud du lac.
Je bisquai à l'endroit d'Euclide et des postulats de sa géométrie.
Tentai de me rassurer en convoquant la mécanique des fluides et ses dénouements, fréquemment heureux.
Je remontai la vitre."

 

Choplin Antoine

 

Cliquez sur le visage d'Antoine Choplin pour atterrir sur une interview à propos de ce livre

(matricule des anges / oct 2009)

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /2010 18:56

la cote sauvage - Huguenin

 

« La lune était posée derrière les chênes – une couleur d’abricot mouillé. »

 

 


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J’ai dû lire 4 ou 5 fois ce livre, très régulièrement, je réouvre ce roman dont la couverture et les pages commencent à être fatiguées.

Jean René Huguenin est mort à 26 ans dans un accident de voiture en 1962.
« La côte sauvage » est son unique roman, écrit à 24 ans.

A cet âge : quelle force, déjà ! Un très grand écrivain était né, de la stature d'un Radiguet ou d'un Guibert, mêmes précocités et morts jeunes.

Il avait fondé avec la complicité amicale de Philippe Sollers et Jean-Edern Hallier la célèbre revue littéraire « Tel Quel ». Ce trio était à l’époque d’une jeunesse triomphante. Il laisse aussi un « Journal » que je n’ai jamais lu mais qui – parait-il – croustille de détails intéressants sur le monde littéraire de l’époque.

 

 

HUGUENIN

 

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La côte sauvage est un livre monstrueux. Ecrit magnifiquement, émouvant, solaire, sensuellement désespéré. C'est l'enfance qui s'enfuit dans ces paysages bretons extraordinaires, c'est l'amour d'un frère pour sa soeur, c'est la solitude qui mange tout, et les coeurs surtout.

Olivier rentre chez lui après deux ans d’absence pour cause de service militaire, il n’a qu’une idée : revoir sa sœur Anne, 5 ans plus jeune que lui.
Il retrouve en même temps Pierre, son meilleur ami, il apprend que Pierre et Anne vont se marier, il retrouve aussi la Bretagne de son enfance. La mer et son eau lissée est là tout au long de ce livre comme une confidente, un trait d'union.


Olivier est un être solitaire, très mélancolique, très romantique, mais un romantisme amer très désabusé, beaucoup d’illusions perdues malgré sa jeunesse. Ces souvenirs sont perpétuellement ceux de l’enfance, de son enfance AVEC Anne, de leurs souvenirs communs. Olivier est un être solitaire, tourmenté, triste, se rappelant de l’exode durant la guerre, de la mort mal élucidée de son père. Il rêve de sa sœur, il rêve de cet amour impossible (très belles scènes dans l’hôtel, ou sur le Griec (petite île) où ils rejouent à faire le mort comme autrefois).Il y a une sensualité terrible dans ces pages-là.
Pierre est seul aussi – ses parents étant à l’étranger -, ses amis d’enfance furent Olivier et Anne et c’est tout naturellement qu’il se tourne vers ses deux amis.
Anne ne sait pas, elle imagine qu’il est logique et naturel qu’elle épouse Pierre, elle fera ce que dira son frère.

 

Et puis, ce sont les fins des vacances... le désespoir de Pierre qui perd l'amitié d'Olivier, et celui d'Olivier qui perd là sa soeur et son enfance. C'est une fin douce et sereine, d'une infinie tristesse, mais pouvait-il en être autrement ?

« Les jours tombèrent.
Ils se baignaient vers midi, Pierre revenait déjeuner au manoir. L’après-midi, quand ils ne retournaient pas tous les trois sur la plage, ils se promenaient dans la lande, toujours tous les trois, et entre les fougères que l’été commençait à brunir, le mince sentier des douaniers les emmenait vers quelque cap, Olivier, puis Anne, puis Pierre, au-dessus d’une mer lisse, glacée de soleil, et ramenai dans le soir leurs pas absorbés, silencieux, leurs visages baisés. Olivier, puis Anne, puis Pierre, jusqu’à la barrière blanche où il se séparaient. Depuis que Louise, la domestique des Aldrouze, était revenue de Quimper où elle avait passé huit jours dabs sa famille, Anne pouvait dîner presque chaque jour chez Pierre. Olivier restait seul, le soir, à l’attendre, assis dans le salon, tournant les pages d’un livre déjà lu, écoutant le silence auquel seul un chien répondait, dans la campagne fourmillante de nuit. Soudain un bruit montait, feutré, régulier et doux, s’épanouissait dans un crissement de gravier, trois petites notes claires tintaient contre les marches du perron, la porte s’étirait en grinçant – puis, durant une prodigieuse seconde tout s’arrêtait – et aussitôt elle était là, debout dans la lumière, et sa voix seule emplissait la pièce. « Tu n’es pas encore couché ? » Il avait attendu trois heures pour entendre cette phrase unique.
Parfois ils allaient goûter à Brest, ou plutôt ils emmenaient Anne goûter : elle choisissait presque toujours une tartelette au flan et un puits d’amour, tandis qu’ils buvaient de la bière danoise. Parfois ils allaient manger des crêpes – ces crêpes épaisses, grasses et fondantes – chez des fermiers qu’ils connaissaient, Kervélegan, Perec ou Le Gallois ; ils revenaient le long des chemins bordés de pommiers, s’arrêtaient devant l’éternelle barrière,
    Et il les regardait s’éloigner, s’éloigner, glisser loin de lui, et il restait appuyé à la barrière, déchiré par cette illusion de légèreté que donnent les êtres qui nous quittent. »


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«  tous les hommes sont misogynes, dit Nicolas en souriant, mais Olivier c’est différent : c’est le plaisir qu’il n’aime pas. »

«  - Mais à quoi sens-tu qu’elle t’échappe ? »

« Au fond, pourquoi tu épouses Anne ? »

« Il accueillait sa solitude avec la même résignation placide dont il offrait, quand il aurait dû être heureux, le décevant spectacle. »

« laisse ta sœur se marier. » dit la mère à son fils

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« Qui suis-je ? Qui étais-je ? Je ne trouverai jamais ma nuit. C'est moi que je prie, c'est moi qui m'exauce. Dieu dans sa haine nous a tous laissés libres. Mais il nous a donné la soif pour que nous l'aimions. Je ne puis lui pardonner la soif. Mon cœur est vierge, rien de ce que je conquiers ne me possède ! On ne connaîtra jamais de moi-même que ma soif délirante de connaître. Je ne suis que curieux. Je scrute. J'explore. La curiosité c'est la haine. Une haine plus pure, plus désintéressée que toute science et qui presse les autres de plus de soins que l'amour - qui les détaille, les décompose. Me suis-je donc tant appliqué à te connaître, Anne, ai-je passé tant de nuits à te rêver, placé tant d'espoir à percer ton secret indéchiffrable, et poussé jusqu'à cette nuit tant de soupirs, subi tant de peines, pour découvrir que mon étrange amour n'était qu'une façon d'approcher la mort ? »

 

   Bien plus tard, bien des années plus tard, la tête et les jambes engourdies près de cette falaise où Olivier rêvai un jour la chute de sa soeur, Olivier se levera, la tête lasse : "à quoi bon tant de lettres ?" ; et puis il y a cette mer là en bas, "si pure, si lissées, si lassée de soleil" ...

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Mardi 2 mars 2010 2 02 /03 /2010 09:00
succès-littéraires


L’histoire des plus grands succès littéraires du XXième siècle
Tana éditions, © 2002, sous la direction de Raphaële Vidaling

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    Quel beau livre ! Présenter la carrière de 46 chefs-d’oeuvre de la littérature américaine et européenne du siècle passé.

    On démarre en 1907 avec Maurice Leblanc et son « Arsène Lupin, gentleman cambrioleur », on termine en 1984 avec Milan Kundera et son « insoutenable légèreté de l’être ». En 80 petites années, 46 œuvres majeures de la littérature du XXième siècle sont présentées, toujours de la même manière : une page représentant une photographie de l’édition originale, puis 3 pages d’explications sur les circonstances de rédaction de l’œuvre, l’accueil reçu par le public et quelques anecdotes.
    Outre le point que les 46 oeuvres présentées soient toutes des incontournables (il manque quand même beaucoup de livres, aucun livre asiatique par exemple), le fait que le texte pour chaque livre ne dure que 3 pages et soit très synthétique est fort agréable. On lit ce livre avec grand intérêt, on s’attarde d’abord sur les livres qu’on a lus, puis on lit les autres. On s’amuse de voir :

que le roman de Boris Vian « l’écume des jours » (dénommé par Raymond Queneau comme le grand roman d’amour jamais écrit) paru en 1947 n’eut aucun succès, pire Gallimard  lui retourna son contrat. Ce n’est qu’en 1963, 4 ans après la  mort de Vian et grâce à la nouvelle édition de JJ Pauvert que le roman devint un immense succès.
que le festin nu de William Burroughs paru en 1959 ne circulera librement qu’en 1966.
que belle du seigneur eut beaucoup de mal à s’imposer, en 1968 raconter l’histoire d’amour de deux aristocrates n’était guère porteur, et puis 3000 pages c’était trop pour Gallimard.
que Jean Bruller (alias Vercors) fonda avec Pierre de Lescure une maison d’édition clandestine pour publier « le silence de la mer », les éditions de Minuit étaient nées.
que le titre de « la nausée » n’était pas de Sartre et que celui-ci mit 7 ans à peaufiner son livre, tant le mélange philosophie-roman était inconcevable pour l’époque.

    Et puis tant d’autres chefs-d’œuvre : le procès, mort à Venise, la condition humaine, des souris et des hommes, 1984, le petit prince, lolita, cent ans de solitude, Ulysse, le grand Meaulnes, le seigneur des anneaux, sur la route, l’étranger, le nom de la rose etc. Oh bien sûr il manque beaucoup de romans ou de récits, de même il manque un paquet d’écrivains ; mais bon 46 grands romans de ce siècle, c’est déjà pas si mal et le côté volontairement très synthétique et raccourci des textes donne à ce volume une légèreté de ton et une facilité de lecture très sympathiques.
Par the very famous french peterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /2010 09:46



Publié au Seuil en 1969
ce livre fut un des plus étonnants que j'ai lu

La quatrième de couverture met en garde :

« L’éditeur ne peut pas se contenter, en présentant ce livre, d’une formule comme : «  à ne pas mettre entre toutes les mains ». Il se sent tenu de prévenir sérieusement le lecteur. Plus qu’une audacieuse confession ou qu’un  témoignage impudique, ce livre est une épopée psychanalytique, une tentative effrénée chez un fils, pour posséder, détruire, liquider sa mère. C’est dire que les pages scabreuses, éprouvantes, ne manquent pas ici. Bien plus : ce que l’auteur, puisant dans les profondeurs, ramène à la lumière est au-delà des univers sexuels généralement décrits.
Le nerf de l’amour et celui de la haine, exaspérés dans ce long cri, provoqueront sans doute des réactions passionnelles. On n’a jamais parlé ainsi des relations fils-mère.
« La rhubarbe » (prix Médicis 1965), premier roman d’un jeune écrivain tout joyeux de s’ébrouer, rocambolesque histoire d’un bâtard, avait fait un certain bruit. R.V. Pilhes entreprend aujourd’hui une ascension, plus audacieuse encore que celle du Loum, grand dard rocheux qui pointe vers l’azur. Dans une première partie, la mère, charnue, noire et poudrée, et son fils, auréolé de gloire récente, pleins tous deux de tendresse et de haine l’un pour l’autre, avancent vers le sommet, mêlant leurs obsessions et leurs fantasmes, déguisant leur hystérie. Mais ce n’est pas assez. Il faut aller plus haut. La seconde partie reprend l’ascension sous l’œil du Père Puissance, complice de la mère, tortionnaire du fils. L’ascension devient à la fois l’histoire du livre, du texte même et celle, plus réelle encore, de l’enfance du fils très loin au delà des horizons tristes et pervers.
Enorme roman, sauvage, épique, d’une verdeur plus folle que malsaine, plus liquidation que règlement de compte, éclatante démonstration faite à la m ère des pouvoirs verbaux du fils, ce combat est certainement pour une part, un poème à la gloire de l’enfance perdue.
Ainsi du moins, l’auteur peut-il être entendu. Pourvu que le lecteur, surmontant un effroi bien naturel, accepte de lire au-delà des mots. »

J'avais beaucoup aimé "la rhubarbe" (prix Médicis 1965) et bien sûr "l'imprécateur" (prix Femina 1974) : écriture aisée, fine, brillante et richesse des histoires ; du coup je me mis à lire ce pavé. Attention ! chef d'oeuvre de la littérature française ; jamais je n'avais lu un tel livre (et plus jamais depuis d'ailleurs) ; on dit qu'il représente un texte unique dans la littérature psychanalytique. ( Le livre a d'ailleurs fait récemment l'objet d'une lecture publique à Genève et figure dans l'Anthologie de la littérature érotique de Pauvert. )

"Longtemps considéré par l'ensemble de la critique comme l'un des écrivains les plus doués, puissants et singuliers de l'après-guerre, Pilhes fut victime dans les années 90 d'un torpillage en règle à cause de son roman L'Hitlérien, scandaleusement considéré comme antisémite par une minorité dominante et ultra de la communauté juive, fraction qui a réussi à le marginaliser pour un temps. Une bonne connaissance de ce "proscrit" est offerte dans son livre d'entretiens avec Maurice Chavardès Les Plaies et les Bosses ainsi que dans La Littérature contemporaine de Jérôme Garcin."

Le livre est divisé en deux parties :
1- la partie ambiguë (orgueils et sévices)
2- la partie tendue (folies et folies)
annexe : quelques lettres échangées entre la mère et le fils et inventées par l'auteur.

PS : une troisième partie, écrite, attendait. R.V. Pilhes souhaitait attendre le décès de sa mère pour publier cette troisème partie, or cette dernière décéda à un âge très avancé ; d'autre part l'auteur ne cesse de réécrire cette troisième partie comme il le dit sur son blog.

Cette "épopée psychanalytique" est intrigante à souhait ; à la première page Son Excellence est citée "Pilhes, mon vieux, écrivez-nous donc un petit bouquin franc, capable de toucher le coeur des masses, une espèce de narration scupuleuse et loyale, une sorte de livre neurasthénique à formule quasi inconnue."
: Mission accomplie cher Mr Pilhes, et vraiment très bien accomplie, félicitations. Ce livre jadis m'avait réconcilié avec la création littéraire et la littérature tout court.

René-Victor Pilhes, un écrivain majeur ; il est stupéfiant que sur le net, je n'ai rien trouvé d'intéressant sur ce livre hors-normes.
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CORRECTION : l'amie Judith est responsable d'une page parfaite sur WIKIPEDIA
c'est excellent et c'est ICI


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Le blog de l'auteur - en cours de construction -
est maintenant partiellement disponible
cliquer sur son portrait




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Mercredi 13 janvier 2010 3 13 /01 /2010 15:19
« Si tu ne désensables pas ta vie chaque jour… » H.T.

Thomas
    Henri Thomas (1912-1993) est un grand poète, trop peu connu malheureusement (Grand prix de poésie de l'Académie française. Prix Supervielle etc...) ; mais il fut aussi un écrivain de génie mille fois récompensé (il fut l’élève d’Alain et l’ami de Gide), un très grand traducteur également (« les falaises de marbre » de Jünger, en particulier, c’est lui) il mourut un peu dans une certaine indifférence. Prix Médicis en 1960 pour l’étonnant John Perkins, il reçoit l’année suivante le prix Femina pour un autre éblouissant roman : « Le promontoire ». Eblouissant, mais aussi déconcertant, et sur le fond et sur la forme.  La 4ième de couverture indique un peu le propos.

4ième de couverture :

« S’il existe parmi nous des hommes, des femmes, pour qui la vie et la mort ne sont pas ce qu’elles sont pour nous, des êtres à qui manque, si l’on veut, notre sens de la mort et de la vie, ou qui possèdent un autre sens, tout aussi peu définissable que le nôtre, sinon que là où nous ressentons menace, vertige, négation, ils sont aussi loin de nous qu’un arbre ou qu’une pierre, qu’adviendra-t-il à celui qui, n’étant pas entièrement comme ceux-là, ne peut ni les fuir s’il les rencontre, ni les rejoindre tout à fait dans leur tranquillité sans nom ? L’homme qui dit je dans le Promontoire tombe en ce qui pourrait sembler un piège infernal, si tout n’était si simple, si élémentaire à la fin. Rien qui ne s’explique, rien qu’un berger ivrogne ne puisse raconter sans faute, et à travers tout cela, évidente comme le soleil sur la mer, la vision d’un monde qui nous libère, - qui nous libère de nous-mêmes. »


le promontoire
extraits :

 Je n'ai jamais rien deviné, pas davantage ce qui menace, que ce qui est favorable. Peut-être même n'ai-je jamais rien compris dans les situations de la vie.

 Je suis quelqu'un à qui il arrive quelque chose qu'il ne comprend pas. C'est le cas de tout le monde quand les gens meurent, et bien souvent dans la vie. C'est le cas de tout le monde, et personne ne le dit, comme si personne ne le savait.



    Il s'agit dans "Le promontoire" de la lente mais ineroxable déconstruction du narrateur ; au contact d'une vie qui n'est pas la sienne, de gens qui ne sont pas comme lui, dans ce village glacial qui à la fin se remplira de morts ; il y a dans les diverses tentatives du narrateur pour devenir comme "ceux-là" que des échecs, que des repliements, que des retours sur soi, mais dans un état de renaissance foetale, proche de la mort. Ce livre se lit d'un coup tellement il est inquiétant ; on en saisit cependant des brides car nous y réfléchissons, mais nous sommes comme le narrateur : perdu et déconcerté dans le froid de ce village méditérranéen et dans la difficulté d'être humain, ou de paraître humain. Le narrateur est écrivain, décide de rester malgré l'air glacial "pour écrire", renvoie femme et fille, puis tente de s'identifier. Et puis la mer - comme souvent chez Thomas - est là, omniprésente, jamais calme, jamais camarade mais plutôt camarde et grise et froide. Et le promontoire, lui, très noir. Est-ce que la création est si proche de la mort ou de la folie ? C'est ce que semble nous dire Henri Thomas.     ML


Interview d'Henri Thomas :

thomas-henri

Un roman ça commence par le bruit d'une porte qui s'ouvre ou qui se ferme. Il ne doit pas y avoir d'exposition. C'est pour Balzac les expositions. Je débute par le geste d'un personnage, un geste qui me surprend. L'important, surtout c'est la scène capitale, le centre invisible qui attire l'esprit quand il s'éloigne. Même dans ce qui n'est pas un roman comme la Joie de cette vie. Le centre, c'est l'hôtel abandonné. Je vivais dans un hôtel qui allait fermer. J'étais le dernier client. L'automne finissait, il y avait une tempête et j'étais seul. Je me disais que je trouverais là des idées qui seraient mon secret. Mais je ne les ai pas trouvées./ Ça donnera peut-être un roman ?/ Non, ce n'est guère possible. C'était une idée trop bizarre sur l'instant. Le monde se réduit pour nous à un instant, à ce que nous en percevons. Le mot allemand Augenblick me paraît plus expressif : le temps d'un coup d'œil. » Puis ceci, plus loin : « Baudelaire pense que la fin du monde a eu lieu mais que nous ne nous en sommes pas aperçus. C'est peut-être vrai. Qu'est-ce que c'est, exister ? Nous sommes des ombres et parfois des ombres chinoises. »
Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /2010 21:51
    "La chute" par son ton original et déroutant est un texte majeur de Camus ; si en France l’auteur est surtout réputé pour son fantastique "L’étranger", dans les autres pays, c’est "la chute" qui l’emporte, sans doute d’ailleurs ceci est lié à l’année où il reçut le prix Nobel, la chute étant alors son dernier récit publié. (1956, prix Nobel en 57 ; il a alors 44 ans : cela en fait un des plus jeunes lauréats). Cela restera ensuite son dernier récit de fiction.

(Prix Nobel décerné pour « l’ensemble d’une œuvre mettant en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes. »)



"La chute" utilise le procédé du soliloque, procédé étonnant, assez peu utilisé et qui pourtant fonctionne à merveille.
Sartre – pourtant en bien mauvais termes avec Camus – disait que « ce récit est peut-être la meilleure, mais certainement la moins comprise des œuvres de Camus. ».
Pour Jean Bloch-Michel, Camus a trouvé dans « mémoires écrits dans un souterrain » de Dostoïevski l’idée du soliloque avec un interlocuteur muet. Dostoïevski parle déjà de « juge ». Victor Hugo dans « le dernier jour d’un condamné » avait aussi utilisé ce procédé.

Qu’en est-il de ce récit ?


Jean-Baptiste Clamence rencontre à Amsterdam dans un bar un compatriote français et engage la conversation. Cet interlocuteur restera très peu dévoilé tout au long du récit. Le narrateur se présente : il fut jadis un brillant avocat parisien, il est maintenant « juge-pénitent » à Amsterdam.
Le narrateur souhaite parler de lui ; jadis il défendait les justes causes avec ferveur et réussite ; il avait « réussi sa vie ». Homme à femmes, avocat reconnu, pas de soucis dans cette vie bien organisée. Cependant la machine se dérégla un soir où il entendit un rire qui venait de nulle part, un rire qui le bouleversa bien fortement. Il crevait de vanité selon ses dires : il prêtait une attention superficielle aux êtres et aux évènements, tout glissait à sa surface. D’autres incidents anodins arrivèrent : il se laissa frapper sans réagir, premières difficultés sexuelles, mais surtout suicide à Paris d’une jeune femme : « j’entendis le bruit qui, malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d’un corps qui s’abat sur l’eau. Je m’arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j’entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s’éteignit brusquement. Le silence qui suivit, dans la nuit soudain figée, me parut interminable. »
Alors Clamence devient « indifférent » à la société, il s’accuse et attend son procès : on est tous coupable. 

Le message que semble nous délivrer Camus, peut paraitre ambigu : la culpabilité humaine ? La notion de double (un peu comme le livre de Kazan « l’arrangement »). La mauvaise conscience de l’humanité ? La solitude humaine ? Une parabole ? Détresse du vivre ? Dérision générale sur notre condition humaine ? Approche et refus de la mort ? Duplicité profonde de l'homme (Janus = Clamence) ? Religions sans secours ? L'amour : la solution ? Le malconfort ? Le mensonge est partout ? Un pamphlet contre le monde intellectuel parisien (Sartre et Camus sont alors en rupture) ? Noire vision de l'homme ? Autobiographie (Clamence = Camus) ?
Le roman de Camus est à la fois très moderne et très classique, écrit dans une langue superbe, ironique et précieuse. Pleine d’éloquence.

« Ah ! mon ami, savez-vous ce qu’est la créature solitaire, errant dans les grandes villes ?… »
« je décidai de quitter la société des hommes . »
« il ne s’agissait plus que de vieillir. »
« n’attendez pas le jugement dernier, il a lieu tous les jours ».

"Ne sommes-nous pas tous semblables, parlant sans trêve et à personne, confrontés toujours aux mêmes questions bien que nous connaissions d'avance les réponses ? Alors, racontez moi je vous prie, ce qui vous est arrivé un soir sur les quais de la Seine et comment vous avez réussi à ne jamais risquer votre vie."

Roger Grenier a dit à propos de ce livre : « Le narrateur, un peu abstrait de ce récit corrosif… parle en fait pour chacun de nous et nous fait avouer qu’être heureux, c’est déjà être coupable. » Meursault dans « l’étranger » le disait déjà : « De toute façon, on est toujours un peu fautif. ».

C’est aussi un roman à tiroirs qu’il faut lire plusieurs fois pour en apprécier toutes les facettes. Comme le disait je ne sais plus qui : « tout ne prend sens qu’avec une lecture rétrospective. » C’est tout l’art de ce romancier d’exception que fut Albert Camus.

Car « la chute » se produit à l’aube.

PS : j'eus la chance de voir au théâtre un François Chaumette jouant un savoureux Clamence, bravo à lui.
PS 2 : je crois que c'est le livre que j'ai le plus relu, et chaque relecture fut un vrai plaisir ; Camus écrivain majeur.
Par the very famous french peterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Dimanche 31 mai 2009 7 31 /05 /2009 11:31
«L'absurdité est surtout le divorce de l'homme et du monde.»



    « L’étranger » date de 1942.  Il fait partie de la trilogie dite de « l’absurde ».
Camus n’a alors que 28 ans. « L’étranger » est pour lui « le point zéro ». (in Carnets II p.31)

    La lecture de ce court roman laisse une impression ambigüe ; on est surpris par l’indifférence du héros (voir plus bas), du coup le ressentiment général à la fin de la lecture est étonnant : qu’ais-je lu, quel est donc cet étrange héros où réellement peu de gens pourrait se reconnaitre. Est-il insensible ? Meursault voit (et vit) un autre monde inconnu pour nous, mais un monde où le mensonge n’existe pas. Un monde sensuel cependant, où les jupes d’une femme, le soleil et la nature donnent raison de vivre.

    On connait tous les premières phrases du roman :

    « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. »

(Tout ce qui est en bleu est de Camus, tout ce qui est en rouge a été glané sur le web)



    Les éditions Frémeaux & Associés ont eu la très bonne idée de récupérer la lecture faite par l’auteur en 1954 pour la radio de l’époque (ORTF). J’ai acheté ce petit coffret (Label : FREMEAUX & ASSOCIES ; voir « la Librairie sonore »)(Livret de Roger Grenier). Très agréable déjà d’entendre la voix de Camus. Même essentiel tant cet écrivain m’apparait aujourd’hui encore comme le chef de file d’une littérature d’exception que j’aimerais lire davantage.
    La lecture / diction de Camus est étonnante, au début on est un peu « déçu » par cette voix légèrement nasillarde un peu trop plate, impersonnelle (comme les acteurs de Robert Bresson) (on n'oublie pas cependant que jadis, jeune Camus fit du théâtre) et par la vitesse excessive (à mon humble avis) de la diction ; mais au fil du récit, la voix de l’auteur s’impose avec clarté et justesse et la fin est superbe et passionnée (le discours avec l’aumônier !).

    « S’en suit un procès où chacun de ses gestes, de ses actions avant le meurtre devient plus important aux yeux de la cour que le meurtre en lui-même. Meursault assiste, impuissant et passif, au jugement de son « insensibilité ». Ce que la cour définit comme de l’indifférence, Meursault l’explique simplement par cette phrase « (…) j’avais une nature telle que mes besoins physiques dérangeaient souvent mes sentiments ». La lecture par Camus transcende ces mots, et toute la chaleur, la langueur, la lenteur du texte transpire au long de ces trois disques. Cependant à la fin du roman, lorsqu’un aumônier tente de le convaincre de s’en remettre à Dieu pour sauver son âme, la voix de Camus devient tout à coup passionnée : l’enregistrement s’achève alors dans une tourmente à laquelle l’auditeur n’était pas préparé. Un disque indispensable à tout passionné de Camus. »
Arno GUILLOU (OEIL ÉLECTRIQUE)

    Il est vrai qu'une telle lecture s'accorde à l'insensibilité de Meursault et au style du récit, dans lequel Roland Barthes voyait une "parole transparente", un "style de l'absence."»

    « Le roman met en scène un personnage-narrateur, Meursault, vivant en "Algérie française", celui-ci reçoit un télégramme lui annonçant que sa mère vient de mourir. Il se rend à l’asile de vieillards et assiste aux funérailles sans prendre l'attitude de circonstance que l'on attend d'un fils endeuillé, ce qui le desservira cruellement plus tard. Le narrateur est un modeste employé de bureau, à Alger, qui décrit son existence journalière et médiocre, limitée au déroulement mécanique de gestes quotidiens et à la quête instinctive de sensations élémentaires. Il vit dans une sorte de torpeur, une étrange indifférence : au moment d'agir, il note d'ordinaire qu'on peut faire l'un ou l'autre et que « ça lui est égal ». Il représente l'homme avant la prise de conscience de l'absurde, mais déjà préparé à cet éveil lucide : sans illusion sur les valeurs consacrées, il se comporte comme si la vie n'avait pas de sens. L'effet produit sur le lecteur par une telle narration, objective et déprimante, est cet écœurement, qui selon Camus, est une bonne chose, car il nous conduit au sentiment de l'absurde. »

    Tout le texte est construit avec le passé composé ce qui donne à l’ensemble un côté « rapport de police » ou « aveu » certain. On est tous coupable, nous disait-on déjà dans « La chute ».
    Camus a un style de narration où il aime à se montrer comme témoin, chroniqueur. La peste, la chute et l’étranger sont ainsi.



    « Plus tard, il rencontre un voisin de palier qui l'invite à la plage. Ce dernier est souteneur et s'est montré brutal avec sa maîtresse mauresque ; il craint des représailles. Sur la plage, ils croisent deux hommes dont l'un est le frère de la jeune femme. Une bagarre éclate. Peu de temps après, Meursault, accablé par la chaleur et la lumière, marche seul sur la plage et rencontre à nouveau l'un des hommes près d'une source de fraîcheur. L’Arabe - qui restera anonyme - sort son couteau ; Meursault serre le revolver que Raymond lui a prêté. Abruti par la chaleur et la luminosité agressive de l'après-midi, ébloui par le reflet du soleil sur le couteau, Meursault tire une fois, tuant l’Arabe. Puis, quatre fois de plus, comme pour mettre fin à une existence heureuse. Ensuite il refuse de mentir à son procès et se montre tel qu’il est et sera condamné à mort. »


    J’aimerais bien voir le film qu’en a tiré Visconti avec Mastroianni dans le rôle principal, mais il est apparemment inexistant en DVD. Camus de son vivant avait refusé toutes les adaptations cinématographiques.

     « "Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l'enterrement de sa mère risque d'être condamné à mort." Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société ou il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c'est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. [...] ...On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L'Étranger l'histoire d'un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Meursault pour moi n'est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il m'est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j'avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. On comprendra, après mes explications, que je l'ai dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l'affection un peu ironique qu'un artiste a le droit d'éprouver à l'égard des personnages de sa création. »   A. Camus


    Dans L’Etranger, Camus nous raconte l’histoire d’un homme qui erre dans la marge de la société dans laquelle il vit. Un homme « nu » et qui se tient seul face à un monde absurde. Un homme qui refuse de « jouer le jeu » de la société et « qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité », selon les propres termes de Camus.


    Meursault, un personnage apathique et indifférent ?

Meursault, le personnage narrateur, se présente comme un homme d’une apathie et d’une indifférence déconcertantes. Son caractère apathique est apparent dans sa propension à fournir le moins possible d’efforts dans la vie. Quand il ne voit pas Marie, il passe son dimanche à dormir ; il n’éprouve même pas le besoin de descendre de chez loi pour aller acheter du pain. Cette apathie est manifeste également dans son comportement au bureau, avec ses collègues et notamment vis-à-vis de son patron. Quand ce dernier lui propose une occasion d’évoluer (un poste à Paris), Meursault répond qu’un poste n’en vaut pas un autre et que « cela lui est égal ».

« Cela m’est égal », « cela ne veut rien dire ». Deux formules qui constituent le leitmotiv de l’indifférence de Meursault à l’égard des êtres et des valeurs. A l’égard de la société à laquelle il ne s’identifie pas. Meursault est indifférent vis-à-vis des autres personnages, ses semblables (quoiqu’il ne leur ressemble point). Il ne cherche aucunement à nouer des relations avec eux et, par conséquent, il ne nous dit pas long sur eux. Quand le vieux Salamano lui conte son histoire avec son chien, ou quand son autre voisin de palier, Raymond, lui propose d’être son ami, il écoute, il acquiesce, pourtant pour lui « cela ne veut rien dire ». Enfin, quand Marie lui propose le mariage, union et communion sacrées, il accepte juste parce qu’elle le lui demande. Sinon, avec Marie ou avec une autre femme, « cela lui est égal ».

Meursault est également indifférent vis-à-vis des valeurs. Je l'ai dit à propos du mariage. Mais il est aussi indifférent vis-à-vis de la mort (celle de sa mère en est l’exemple parlant), de l’amitié (ses relation avec ses voisins de palier, notamment avec Raymond) et finalement de la justice. En effet, Meursault est indifférent vis-à-vis de son procès qui ne lui ressemble pas, comme tout le reste. Son avocat s’est substitué à lui et dit « je » à chaque fois qu’il parle de son client. Ce dernier pense que cela signifie « l’écarter plus de son procès, le réduire à zéro ». Il se sent alors « loin de cette salle » et court après des fragments de souvenirs pour retrouver le soleil éclatant et « le rire et les robes de Marie ».


    Si Meursault est indifférent à tout et à tous, il est pourtant réceptif

    Je l'ai expliqué ci-haut, Meursault est un personnage apathique et indifférent. Cependant, c’est un homme réceptif. S’il est impassible vis-à-vis de tout ce qui puisse lui rappeler les Hommes, il ne reste pourtant pas insensible à la chaleur et à la lumière du soleil et au rire, notamment celui de Marie (« Elle a ri… elle a ri encore » / « Elle a ri de telle façon que je l’ai embrassée »). Meursault est très sensible aux éléments du cosmos : la mer, le sable, l’eau, le ciel bleu mais surtout à la chaleur et à la lumière du soleil. Ces mêmes éléments, ce même soleil qui symbolise la fatalité conspirera au meurtre et, subséquemment, à la mise à mort de Meursault. Ne répond-il pas au président de la cour lorsqu’il l’interroge sur le motif du crime que « c’était à cause du soleil » ?

Somme toute, Meursault est un homme qui a fait l’expérience de l’absurde qui l'a mené au rejet des valeurs de la société. Cette même société qui le condamnera à mort non pour le crime qu’il a commis, mais pour son refus du mensonge ; pour son refus de l’hypocrisie sociale. Dans une attitude quelque peu messianique, nous semble-t-il, Camus conclut une entrevue à propos de L’Etranger en adoptant ces termes : « J’ai figuré dans Meursault le seul christ que nous méritons ». Naturellement, il ne s’agit pas du Christ le prophète, mais du christ l’homme qui a subi la Passion pour sa cause. Meursault a subi sa propre « Passion » pour sa propre cause : la vérité.



    « Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j'ai eue lorsque j'ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n'ai pas regardé du côté de Marie. Je n'en ai pas eu le temps parce que le président m'a dit dans une forme bizarre que j'aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français... »

<< Meursault est un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d'ombres. Loin qu'il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l'anime, la passion de l'absolu et de la vérité. Il existe comme, une pierre ou la mer ou le vent, sous le soleil, qui, eux, ne mentent jamais. >>
A. Camus (préface de l'édition américaine)

    “Il y a des conduites qui valent mieux que d’autres. Je cherche le raisonnement qui permettra de les justifier… » (interview de Camus par Gaétan Picon, in « le littéraire » 10-08-1946)


    « Le monde où vit M. Camus est une vaste prison, sur laquelle pèsent d’éternelles menaces. La nature elle-même a mauvaise conscience. Baudelaire écrivait : « homme libre toujours tu chériras la mer. » M. Camus écrit : « seule la me, au bout du damier terne des maisons, témoignait de ce qu’il y a d’inquiétant et de jamais reposé dans le monde. » dans les descriptions qu’il a faites des choses et des êtres, M. Camus, en homme qui ne veut que l’étrange ou l’absurde et par voie de conséquence refuse le  comique, se place au-delà de l’ironie. D’un obstiné qui consacre ses journées entières à faire passer inutilement des pois d’une marmite dans une autre, il dit : « A en croire sa femme, il avait donné très jeune des signes de sa vocation. » Le mot « vocation » a été placé là sans sourire et n’invite pas au sourire. sur le plan où se place M. Camus, la vocation de transvaser sans raison des petits pois en vaut une autre. Il propose de voir un héros dans le fonctionnaire qui passe ses nuits à  corriger l’unique phrase de son « roman », oui, un héros car cette forme d’héroïsme-là, elle aussi, en vaut une autre… Pour lui, une lumière grise égale se pose impartialement sur toutes choses. Nous sommes dans un monde sans joie, un monde de pierre, fatal et absurde. »               Marcel Thiébaut.

Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /2009 18:02
    « L’arrangement » (1967) d’Elia Kazan est un sacré livre ! De ce livre-là Nicolas Bouvier disait « qu’il avait mis une semaine pour s’en remettre », était-il donc possible de vivre autre chose, de changer, de vivre une autre vie ? Notre vie entière ne serait-elle qu’une simple imposture ?

40 ans après, ce livre n’a rien perdu de sa force.




« Il a fallu que sa voiture se déporte et se jette contre un camion pour qu'Eddy Anderson, meurtri mais indemne, prenne le temps de s'interroger sur sa façon de vivre. Cet accident n'a-t-il pas été, au fond, une tentative de suicide ? Mais quelles raisons aurait-il de se tuer ? Aucune apparemment, puisqu'il est nanti d'une belle situation (dans une agence de publicité), marié à une femme charmante (Florence) et possesseur d'une maison avec piscine et pelouse (dans le quartier chic de Los Angeles). A ce bilan officiel de prospérité s'ajoutent les conquêtes sur lesquelles Florence a le bon goût de fermer les yeux.

En somme, un arrangement agréable dont soudain Eddy ne parvient plus à se contenter. Est-ce parce qu'il a dû rompre avec Gwen qui est si bien son type ou parce que ces masques l'étouffent ? Dans un sursaut d'énergie, il décide de repartir à zéro sans épouse ni fortune ni emploi, mais aussi sans masque et sans contrainte. Cela n'a rien de facile et c'est ce qui fait de cette histoire nourrie de réalité une œuvre forte et fascinante qui a connu un immense succès aux Etats-Unis.

En 1969 Elia Kazan réalise un film à partir de son livre Avec Kirk Douglas , Faye Dunaway , Deborah Kerr , Richard Boone. »


Tout va bien donc dans la vie d’Eddie Anderson, publicitaire de renom, jusqu’au jour où « une main invisible » tourne le volant de son cabriolet de sport qui vient s’encastrer sous un camion. Suite à cet accident Eddie change et profondément. Changer de vie ? est-ce possible ? Quitter femme officielle et fortune ? repartir de zéro ? Au début la vie est simple : idéale, non ? un métier stable et beaucoup d’argent, une épouse « parfaite », une maîtresse idéale, une belle pelouse, une grande piscine, trois voitures etc.

Mais est-ce là l’imposture ? « changer de vie » pour s’aimer à nouveau soi-même ? A 44 ans c’est le moment ou jamais. Gwen, sa maîtresse « rajeunissante » ne lui dit-elle pas : « Vous auriez pu être ce que vous auriez pu être ? » et aussi : (en vert : extraits du livre)
« Si tu veux la vérité, Eddie, je crois que tu ne peux pas t’arracher à ton existence ; tu es trop enfoncé. »

    « Laissez-moi vous présenter les choses une dernière fois, dans les termes les plus simples. Personne ne peut vivre absolument comme il le désire. Nous payons tous quelque chose, en temps perdu et en dégout de soi-même, pour payer le loyer et l’épicerie. C’est un compromis que nous faisons avec la société, qui en elle-même n’est qu’un compromis, vous comprenez ? en somme, voilà ce qui se passe : je renonce à une portion de mon âme, vous me donnez du pain. Nous tous, à un degré ou à un autre, feignons d’aimer ce que nous détestons. En général, nous le faisons pendant si longtemps que nous oublions que nous le détestons. Mais en dépit de tout, c’est une civilisation comme les autres . Non ? Dites-moi. »

    En pleine crise existentielle, Eddie rejoint subitement cette frontière entre réalité et imaginaire, entre raison et folie. Kazan nous dit :
« je suppose que c’est un des plaisirs de la vie. Cette frontière mouvante.

Une frontière entre quoi et quoi ?
Entre le rêve et la réalité, la raison et la folie. Le territoire qui les sépare est très étroit et mouvant. »


    Eddie oscille entre deux personnes, la conventionnelle pleine d’esbroufe et de faux et la vraie. La vraie mettra à la fin du livre le feu à la maison de son enfance, là où sa mère a souffert, là où son père échoua.
« j’étais de nouveau amoureux de la vie » dira-t-il ensuite.

    Il repartira de zéro avec cette Gwen qui lui donnait tant de force ; mais en fin de compte aura-t-il réussi ? Tous ces sacrifices auront été vains ? cette recherche de son moi profond, cette volonté de s’aimer davantage et mieux, d’être plus respectable ? Force est de voir que les dernières lignes du roman donnent plutôt une impression à nouveau d’échec : (il possède avec Gwen et l’oncle de celle-ci un petit magasin) :


« En fait, sans l’avoir voulu, j’étais devenu un bon citoyen, conscient et organisé. …/…
Dans l’ensemble, nous n’avons pas une vie aventureuse et ça m’inquiète un peu ; par exemple, le fait que pour tout le monde je sois un homme de confiance. Je ne sais pas trop si c’est une bonne chose. Je continue à me considérer comme un rebelle. Mais Gwen elle-même pense que je suis…eh bien un bourgeois. …/…
Ai-je réalisé mes ambitions ? Quelles ambitions ? J’ai du mal à me les rappeler. J’espère que c’est parce que je suis satisfait de la vie. Je continue d’écrire tous les matins. Mais je me demande par exemple où est passé mon désir de quitter le pays ? …/…
Cependant il m’arrive de m’inquiéter. Est-ce donc pour aboutir à ça que j’ai vécu tout ce drame, tout ce renoncement…pour cette vie et ces travaux quotidiens et faciles, pour cette petite aisance au jour le jour ? »

    Ce livre est bien sûr fortement autobiographique, quand il parle de son père et de sa difficulté à « s’intégrer » en tant qu’immigrant grec. Il y parle bien sûr de ses frustrations familiales, de ses fantasmes sexuels. Mais on ressent surtout une profonde sincérité dans cette histoire. On sent aussi bien sûr le désarroi et le remords de Kazan. Sa culpabilité, son conflit intérieur :

    " En 1952, Elia Kazan témoigne devant la Commission des activités anti-américaines, livre les noms de collègues communistes et fait un serment d'allégeance patriotique. Les traces de cette trahison marqueront désormais son oeuvre, tout en lui donnant une ambiguïté, une complexité qu'elle ne possédait pas jusque-là, celle d'un homme à la recherche de lui-même et de ses racines, explorant ses doutes et ses conflits intérieurs._
" L'Arrangement est une réflexion fiévreuse sur les compromissions de la vie, l'ambiguïté de la réussite, où l'autobiographie se masque à peine. " Jean-Loup Passek



    Le film est réellement excellent avec un Kirk Douglas (initialement Marlon Brendo devait jouer le rôle) très inspiré et une Faye Dunaway touchante ; le film est moderne et présente un patchwork étonnant de trouvailles (zooms excessifs, cartoon, flashs backs perpétuels etc…) On n’est qu’en 1969. On a dit que c’était le film le plus « personnel » de Kazan. Un film-somme.
   
    Mais le livre lui est bien plus supérieur, le style d’écriture de Kazan est très simple mais efficace ; certains effets de style sont puissants (les répétitions) tout en restant sobres. Bref un réel chef-d'oeuvre et un livre très troublant qui pose des questions essentielles sur ce que devrait ou pourrait être "notre" vie.

Par the very famous french peterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Dimanche 29 mars 2009 7 29 /03 /2009 14:55


    Sergueï Essénine est né en Russie centrale en 1895 dans la campagne russe, ses origines sont profondément paysannes ;  à l’âge de14 ans il écrit déjà des vers reconnus. Il se lie avec de grands poètes du moment tel Marina Tsvetaiéva, mais on lui refusera de rentrer au parti bolchévique pour cause d’individualisme ( !!!) en 1918. Dès lors et très tôt, il prend conscience de l’échec de cette révolution. Il rencontre Isadora Duncan, plus âgée que lui, et l’ épouse. Ce fut l'un des premiers pas d'une vie amoureuse très tumultueuse, parmi lesquels sa difficulté de vivre son "homosexualité" et de la reconnaitre. Dès 1922, il parle de suicide, devient dépressif. Pourtant il est alors l’un des poètes les plus lus en Russie et est très populaire :
« Je n’écris plus de poésie, je ne fais que des vers »
Il rentre en clinique en 1925.
Il se suicidera en décembre à l’âge de 30 ans (Depuis il est probable qu’il ait été plutôt assassiné par la police secrète soviétique, (la Guépéou) car de nombreuses zones d’ombre demeurent…), mais son suicide reste tout à fait probable vu le personnage.


il laissera un dernier poème écrit avec son sang adressé au jeune poète juif Kliouïev


Ami, adieu
Ami, adieu. Mon ami, au revoir.
Toi jamais perdu, je n’oublie rien.
Prédestiné, il en était ainsi, tu le sais, de ce parcours.
Il en sera ainsi : ce revoir promis.

Main et mot ? Non, laisse - pourquoi encore parler ?
Ne te lamente pas et ne t’efface pas de moi.
Mourir -, maintenant, je sais, cela est déjà arrivé ;
mais, vivre aussi cela a du déjà avoir lieu une fois.



    Je viens de lire le seul roman écrit ( tout le reste est poésie, et quelle poésie ! somptueuse ! )par cet auteur et ce à 18 ans, bien que ce roman soit extrêmement sombre et voit défiler une quantité invraisemblable de morts, il reste incroyablement heureux et joyeux, heureux de décrire le monde naturel de la « ravine », le monde paysan, le fort côté païen de réception du monde et de ses paysages naturels. La vie soudée et commune et profondément humaine de tous les personnages. Enfin , une langue ! un langage comme personne n’a écrit, c’est somptueux, une sorte de long poème en prose, les descriptions des forêts, des animaux, des hommes vivant là sont superbes, on est bien loin de "la mare au diable". Il ya un fort sentiment rimbaldien dans cette lecture-là, et je me suis amusé à me penser que Rimbaud aurait pu lui aussi écrire à 18 ans un tel récit. Bref : à mon humble avis : un chef-d'oeuvre !

    « La Ravine » ? un roman à lire de toute urgence pour retrouver quelque part un peu les fondamentaux d’une littérature de qualité, exigeante et sereine. A dessein.



   

    "Serguei Essenine fut élevé dans les traditions des paysans de Riazan. Cependant, la mythologie slave païenne viendra véritablement édifier sa perception du monde. Son paradis est celui de la terre et c’est ainsi que dans « La Ravine » il nous restitue quelque chose d’une sagesse mythique du paysan. Jardinier, Essenine fait germer une sève, une histoire qui est celle de la grandeur tragique de l’existence. Entre loups et ours, parmi les forêts de bouleaux et les isbas, les hommes travaillent dur et boivent sans modération. Ils sont habités par une nature épaisse qui réveille la sauvagerie et l’intuition animale. Les femmes, elles, sont beaucoup plus légères et la belle Olimpia aussi passionnée que l’aube. Les vies de tous ces villageois leurs échappent et se tissent à la fois, noblesse et pureté se mêlent sans cesse aux cris douloureux des corps et des coeurs. En cette vaste terre froide, l’existence humaine est habitée par le désespoir et la rosée du merveilleux. La langue de « La Ravine », imprégnée de paganisme, procède du conte et de l’opéra littéraire. Une atmosphère de fable, au goût de terre et de sang mélangé, imprègne le lecteur au fil des pages parcourues, les vapeurs de vodka partagée et le goût des lèvres des femmes donnent à l’atmosphère le sentiment d’une grande générosité. De cette tension, les mots s’articulent comme des sons, comme une marche en cette terre russe qu’Essenine aimait tant. Il faut donc lire absolument « La Ravine », symphonie composée avec exigence par Harpo &, pour notre plus grand bonheur."
       
    Frédéric Calmettes, décembre 2008
----------------------------------

   
Très intéressant article de synthèse sur Essénine sur "esprits nomades" , cliquez sur le visage du poète / bonne lecture /


Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Dimanche 1 février 2009 7 01 /02 /2009 11:44


    Un mot à propos de « la route » de Cormac Mac Carthy.
Le propos ici n’est pas de savoir s’il s’agit d’un roman de Science-Fiction ou non, à vrai dire on s’en fout. Mais pour dire qu’il s’agit sans doute du meilleur livre que j’ai lu depuis quelque temps.
Et je ne suis pas le seul avec plus de 2 millions de livres vendus aux Etats-Unis. Et un accueil dithyrambique en Europe.



    Je parle de ce livre car sa lecture m’avait bouleversé, gêné, enthousiasmé. Mais je viens de le « relire » à nouveau par le biais d’un CD.
Dans l’excellente collection Livraphone Editions.  (Livraphone 119-121 rue Blomet 75015 Paris / http://www.livraphone.com
    Le livre est lu de manière REMARQUABLE par Eric Herson-Macarel au meilleur de sa forme. La diction sans aucun doute magnifie encore mieux le livre, les dialogues en particulier qui pouvaient paraître à la seule lecture un peu « monotones », il n’en est rien, ils sont au contraire très « justes » et très bouleversants. Je conseille donc ce magnifique CD pour ceux qui voudrait lire « autrement ». D’ailleurs le terme « long poème en prose » que certains ont utilisé à propos de ce livre se fait mieux comprendre par la diction.

    La Route a reçu le James Tait Black Memorial Prize en Angleterre et le Prix Pulitzer aux Etats-Unis en 2007.Obligeant son auteur à sortir de sa retraite et à accepter quelques interviews. Meilleur livre étranger et second meilleur livre de l'année pour le magazine "Lire".

    Le roman se passe donc dans un futur post-apocalyptique, un hiver nucléaire sans doute de plusieurs années. Tout est mort, végétaux, animaux, hommes et un grand feu gigantesque a tout détruit, il ne reste que de la cendre qui semble sans fin descendre des cieux ; les couleurs ne seront jamais revues, ni le soleil qui ne percera jamais le manteau nuageux. Mac Carthy décrit cet univers avec une précision horrible et juste, son vocabulaire choisi avec un soin exceptionnel montre une fin du monde possible, logique, effroyable, inconcevable bien sûr mais vraisemblable.
    Un homme et son fils (aux cheveux blonds, c'est la seule couleur du livre) tentent de survivre, les principaux problèmes : le froid (il neige et il pleut et vente sans cesse), manger (l’exploration des maisons abandonnées se révèlera capital), se cacher et lutter contre la barbarie car une partie des rescapés humains se tournera vers le non-humain avec une sauvagerie inouïe. Il y aura donc les « gentils «  et les « méchants ». Nos deux héros sont du côté des gentils, mais il faut survivre quand même.
    C’est tout aussi une histoire d’amour entre un fils et un père. Une explication de la paternité (d’ailleurs ce livre est dédié à son jeune fils que Mac Carthy a eu de son troisième mariage), du passage d’un flambeau, eux qui détiennent « le feu ». L’écriture est claire, le choix des mots est étonnant, une perfection. 245 pages pour parler du gris sans jamais ennuyer, c’est fort ! Certains reprochent justement la longueur de ce texte, je trouve au contraire que l’écrivain a su trouver la bonne taille, le ton juste, l’équilibre parfait entre la narration et le choix des mots. L’écriture dans ce roman peut surprendre, on passe à la fois de descriptions très soignées de la nature, des villes, de la catastrophe à des phrases d’une apparente trop grande simplicité. Or justement le miracle est là : c’est l’équilibre des écrivains d’exception. L’accumulation des « et » dans l’écriture souligne dans le travail de tous les jours l’activité de survie du père, et ça fonctionne.La fin bien sûr à la fois attendue et redoutée, fait venir les larmes aux yeux. La pirouette finale est un tantinet décevante, mais un peu de couleurs après tant de gris soulage.
 Quel beau livre ! Quel traumatisme de tels livres ! Que la fonction d’écrivain est belle !


    « Autrefois il y avait des truites de torrent dans les montagnes. On pouvait les voir immobiles dressées dans le courant couleur d’ambre où les bordures blanches de leurs nageoires ondulaient doucement au fil de l’eau. Elles avaient un parfum de mousse quand on les prenait dans la main. Lisses et musclées et élastiques. Sur leur dos il y avait des dessins en pointillé qui étaient des cartes du monde en son devenir. Des cartes et des labyrinthes. D’une chose qu’on ne pourrait pas refaire. Ni réparer. Dans les vals profonds qu’elles habitaient toutes les choses étaient plus anciennes que l’homme et leur murmure était de mystère. » C. Mc Carthy.

    Le livre vient d’être adapté dans un film avec Viggo Mortensen, je ne connais rien encore au film, il n’est pas encore sorti aux Etats-Unis, je crains un peu le pire cependant ; il me semble que ce livre n’aurait pas dû devenir un film, ou alors il aurait fallu respecter le texte intégral de l’auteur, ce qui est impossible ; on va y perdre beaucoup de magie et de poésie et de sensibilité.     Les acteurs ne seront jamais assez maigres et moribonds et l'on sait que les scènes "horribles" du livre seront à l'écran, Hollywood dans ce cas fait souvent trop de pathos et de sensationnel et de larmes et pas assez de poésie et de retenue ; Charlize Theron jouera même le rôle de la mère alors que dans le livre elle est juste esquissée sur 4-5 lignes fantomatiques, bref sans doute décevant. Mais attendons…


Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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Dimanche 28 septembre 2008 7 28 /09 /2008 17:34


    Que dire de « L’écume des jours » de Boris Vian, ce grand chef d’œuvre de la littérature ?

    Bien sûr le « plus poignant des romans d’amour contemporains » (dixit Raymond Queneau) est célèbre, mais ce texte ne peut pas se réduire à cela. Et Vian n’est définitivement pas un écrivain « accessoire », lui qui fut malheureusement considéré si longtemps comme un simple « amuseur » !
Pourtant publié en 1947, ce livre ne reçoit qu’indifférence, Vian, très déçu râle : « j’ai essayé de raconter aux gens des histoires qu’ils n’avaient jamais lues. Connerie pure, double connerie : ils n’aiment que ce qu’ils connaissent déjà… » Dès 1948, Gallimard cesse de diffuser l’œuvre et annule le contrat de Vian. Repris par Pauvert en 1963, l’œuvre complète de Vian reçoit alors un accueil grandiose, dommage l’auteur est mort depuis 4 ans.

« L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre. »



    Alors je ne vais pas faire une critique littéraire de ce livre, j’en suis incapable. Mais je veux simplement dire l’épouvantable sensation de liberté et d’audace et d'invention et d'imagination poétique que l’on ressent aux diverses lectures de ce livre atypique et innovant :

    - la langue/le langage : est bien sûr le rivage le plus évident de ce livre, quelle liberté prise avec les mots ! Quelle jouissance de lire « enfin » les délires d’une langue française travaillée, essorée magnifiquement. Et les trouvailles lexicales qui fusent tout le long de ce livre ! Un langage univers disait-on, le lexique propre à Vian assurément. Une langue à la fois proche et éloignée des dadaïstes et des surréalistes. Une richesse inouïe dans l’emploi des jeux de mots, des mélanges des temps, des anglicismes, des mots inventés à foison, (un humour démesuré aussi) ; par exemple la sentinelle se mit au quant-à-soi (au lieu de garde-à-vous), la fontanelle du carreau laissait passer l’air, c’est jubilatoire. Bien sûr des trouvailles linguistiques, des jeux de mots, des mots ou expressions inventés, il y en a plusieurs à chaque page. (comme ce délicieux Sauternes phosphorescent).

    - la structure du roman est très particulière : absence de profils psychologiques des personnages : ils n’ont ni passé, ni futur ; une description succincte à l’instant « t », ainsi Colin est décrit comme « un grand bébé de 22 ans » qui a suffisamment d’argent pour ne pas travailler. C’est tout. On n’en saura guère plus. Idem plus ou moins pour les autres personnages (Chloé a les cheveux bruns et les yeux bleus, c’est tout, aussi.). 6 personnages « interchangeables » riches de leur jeunesse et d’une adolescence d’esprit, c’est à dire une grande insouciance. Tout est vu « immédiatement ». Ils sont distants du monde...

    - un mélange de surréalisme et d’anarchisme (les masses ont tort et les individus toujours raison) et d’existentialisme (Jean-Sol Partre), une dérision du christianisme, une approche très distanciée de la mort, une recherche de l’amour et d’un érotisme « naturel », le jazz omniprésent, une critique du travail industriel (un petit côté « temps modernes »), une petite dose d’antimilitarisme, la maladie enfin (nénuphar dans le poumon droit)

" L’écume des jours s’inscrit dans l’effort long, sourd, quasi clandestin d’une de ses traditions pour transférer à la prose narrative les procédés de la fonction poétique. " Michel Gauthier-Darley

----------------------------

Bref un livre insolent, puissant, inventif à l'excès, sans équivalent, il est inouï que ce livre fut ignoré à ce point à sa parution, il a fallu attendre la génération de Mai 1968 pour le découvrir à sa juste valeur. Un bijou à relire régulièrement pour se dire : oui la grande littérature existe bien ...

affiche du film de Charles Belmont, je n'ai jamais vu ce film, je me demande ce que cela donne, ça doit être très difficile...
Par frenchpeterpan - Publié dans : Livres Coup de coeur
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